XIe Rencontres du Riuess, "L’ESS et le travail", Poitiers 15-17 juin 2011

Non seulement  le Réseau inter-universitaire de l’économie sociale et solidaire (Riuess)  intensifie sa recherche, mais en outre il étend sa reconnaissance. Ses XIes rencontres en sont une parfaite illustration. Comme tous les ans depuis 2000, le réseau organisait un colloque du 15 au 17 juin à l’université de Poitiers sur le thème « L’économie sociale et solidaire et le travail ». Le colloque alternait sessions plénières et travaux en atelier, communications universitaires, tables rondes d’acteurs et réactions de « grands témoins », avec la volonté constante de favoriser discussions et débats. Quarante communications (1) ont été présentées auprès d’environ cent cinquante participants.

Pluridisciplinarité et extension du réseau

 Sur le fond, la thématique du travail et de l’ESS a été appréhendée dans ses diff érentes facettes. Bien sûr, le lieu commun, largement mis en avant par le mouvement, d’un sens particulier du travail en ESS a été éprouvé et discuté ; de même, l’idée selon laquelle les relations de travail y seraient diff érentes, avec des méthodes de gestion des ressources humaines originales. Ces deux aspects ont été abondamment discutés, sous divers angles : réflexion théorique sur la notion de travail, études de cas ou analyses dédiées à des secteurs d’activité ou géographiques déterminés, analyses statistiques, regards sociologiques, historiques, philosophiques, psychologiques, économiques, juridiques, de sciences de gestion ou de communication… En tout, neuf disciplines universitaires se sont croisées, pluridisciplinarité qui constitue l’un des indéniables atouts de ce réseau. Le développement du réseau prend également d’autres formes.

C’est d’abord une extension du réseau lui-même : il comprenait dix-huit universités (dont deux étrangères) en 2010, et quatre nouveaux membres l’ont rejoint cette année. Progressivement, le Riuess rassemble un nombre croissant de chercheurs et tend ainsi à devenir un lieu privilégié de rencontre des universitaires travaillant sur l’économie sociale et solidaire. La journée de séminaire doctoral qui ouvre les rencontres a rassemblé cette année une quinzaine de doctorants, avec une présentation approfondie d’un auteur le matin (autour de la pertinence pour l’ESS du concept d’espace public chez Habermas, présenté conjointement par Eric Dacheux et Jean-Louis Laville) et des petits groupes parallèles de discussion des travaux de chaque doctorant l’après-midi.

Un surcroît de sens, mais des conditions de travail moins bonnes

Les conclusions qu’il est possible de tirer de ces diverses interventions sont loin d’être univoques. Il apparaît que les discours des acteurs sont relativement homogènes. Il n’y a aucune surprise à ce que les entreprises de l’économie sociale et solidaire affi rment l’originalité du travail qu’elles proposent en insistant sur son surplus de sens et sur le meilleur épanouissement qu’il permet. Peut-être plus étonnamment, les salariés semblent également partager ce point de vue. Pourtant, les études en prise avec le terrain mettent en évidence des ambiguïtés, voire des contradictions ou des oppositions.

Tout d’abord, le terrain se caractérise par une extrême hétérogénéité, entre petites et grosses structures, entre associations, coopératives ou mutuelles, entre secteurs d’activité… Il est difficile de comparer la situation des banques coopératives à celle d’une coopérative d’activité et d’emploi, tout comme celle de la Croix-Rouge à celle d’une Amap. Compte tenu de cette variété, les études proches du terrain sont absolument nécessaires et encore insuffi santes pour affi rmer de façon scientifi que que les relations de travail sont globalement diff érentes (et sur quels points précis) en ESS par rapport aux entreprises capitalistes. Tout au plus, des ambivalences peuvent être soulignées : d’un côté, surcroît de sens du travail en ESS ; de l’autre, conditions de travail objectivement moins bonnes (salaires plus bas, contrats moins stables, surcroît du travail partiel…).

L’éclairage a également porté sur une question peu étudiée : les rapports collectifs du travail ou, pour utiliser la terminologie courante, le dialogue social. La construction du secteur de l’ESS prend ici la forme de la structuration des employeurs et des salariés en syndicats. Côté salariés, on sait qu’un syndicat idoine a été créé en 2010 : Asso- Action des salariés du secteur associatif, mais l’essentiel de la représentation reste aux mains des confédérations traditionnelles, avec une sous-représentation au sein de l’ESS, alors même que la syndicalisation moyenne est déjà faible en France. Côté employeurs, le premier constat est que la structuration n’a pas encore gagné les organisations de l’économie solidaire, si bien que la négociation collective est pour l’instant limitée à l’économie sociale. Les ambivalences relevées à propos des relations individuelles trouvent ici un écho : proclamation de certaines valeurs communes par les organisations employeurs et salariés, qui se traduisent concrètement, par exemple, par un abaissement conventionnel des seuils de création des institutions représentatives du personnel ; mais dans le même temps une moindre présence syndicale et donc une protection moindre des salariés.

Les prochaines rencontres se tiendront en juin 2012 à Nancy (le thème n’a pas encore été arrêté). La répétition d’un séminaire de réflexion, tel que celui de Marne-la-Vallée en février 2010, dont chacun avait salué la qualité (lire «Une économie autrement plus offensive pour le Riuess», Recma 316), a également été envisagée pour la fin 2012. La préparation d’un traité d’économie sociale et solidaire réunissant les meilleurs spécialistes est également en cours. Bref, le travail ne manque pas, l’énergie non plus.

Gilles Caire et David Hiez

 


(1) Ces communications sont consultables en ligne sur www.riuess.org. Une sélection de ces travaux sera publiée dans des revues (dont la Recma) et un ouvrage collectif (le colloque de Roanne, en 2009, avait donné lieu à l’édition d’un ouvrage sous la direction de E. Dacheux et de D. Goujon, Réconcilier démocratie et économie [Michel Houdiard éditeur, 2010] ; les actes du colloque de Luxembourg sont toujours en attente).