À Tunis, un colloque international sur l’ESS comme réponse aux inégalités sociales

Un colloque international sur l’économie sociale et solidaire (ESS) a eu lieu les 5 et 6 avril 2019 à Tunis, sous l’égide de l’Institut national du travail et des études sociales (Intes), laboratoire de l’université de Tunis-Carthage, en collaboration avec la Fondation Friedrich-Ebert, associée au Parti social-démocrate allemand (SPD). Cette rencontre, à laquelle ont participé de nombreux pays africains, avait pour thème : « L’économie sociale et solidaire à l’assaut des inégalités sociales : pour une approche territoriale du développement durable ». Jean Gatel, qui fut le premier secrétaire d’État à l’Économie sociale dans le gouvernement Fabius (juillet 1984-mars 1986), a rappelé en introduction le rôle historique de l’ESS et ses potentialités comme moteur d’un nouveau système de développement solidaire, écologique, éthique et citoyen. Parmi les autres contributions, Amina Kchirid (université Hassan II, Maroc), Hervé Defalvard (université de Marne-la-Vallée, France) et Sonia Bassi (université de Carthage, Tunisie) ont exploré les nouveaux modèles de développement et d’économie sociale et solidaire dans leurs pays respectifs. Plusieurs intervenants ont évoqué le rôle de l’ESS dans la réduction des inégalités sociales à partir d’expériences nationales ou locales menées au Maroc (M. Boubnan), en Tunisie (S. H. Belhaj, E. Ouertani, B. Raddaoui, A. Rhimi) et en Côte d’Ivoire (O. N. Kessie).

Une attente forte
En Tunisie, pays d’accueil du colloque, l’attente est forte à l’égard de l’ESS, mais sa capacité à répondre aux aspirations des individus et à satisfaire les besoins sociaux reste à évaluer. L’instabilité politique constitue un frein à la mise en place d’un cadre réglementaire, et la loi-cadre se fait attendre. Un ministre de l’ESS vient cependant d’être nommé. Par ailleurs, si le milieu universitaire est peu motivé par la recherche sur ce secteur, les thématiques portées par l’ESS – citoyenneté, solidarité, écologie – mobilisent la société civile. Les groupements de développement de l’agriculture et de la pêche (GDAP) sont un vecteur d’inclusion pour les femmes des régions côtières et rurales (L. Arfa, J. Ben Nasr, Y. Erraach, université de Carthage). Chokri Arfa (université de Carthage) a montré que les structures médico-sociales de l’ESS contribuent à dynamiser les territoires en réduisant les inégalités d’accès à la santé.
Saloua Tajri (Maroc) et Jean Gatel ont souligné le leadership marocain en matière de développement de l’ESS sur le continent africain. Selon Jean Gatel, dans ce pays, « le discours officiel place l’ESS comme élément fondamental du développement du royaume. Cela se concrétise en particulier par la préparation d’une loi-cadre, un grand programme de lutte contre l’exclusion, une décentralisation avancée, avec nécessité pour chaque région de présenter un plan territorial de développement avec un volet ESS, et la préparation d’un plan stratégique de développement à l’horizon 2028 de l’ES stricto sensu, mais surtout de l’entrepreneuriat social. Les universités marocaines sont clairement investies dans la formation des acteurs, avec des licences professionnelles ou des masters spécialisés comme celui de l’université Hassan II à Casablanca. Au sein de la faculté de sciences économiques vient d’être installé un incubateur pour aider des jeunes entrepreneur·euses s’investissant dans le secteur de l’ESS. La première promotion a une connotation résolument environnementale (recyclage, économie circulaire) et de valorisation des savoir-faire locaux (agriculture biologique, artisanat, tourisme intégré). Cependant, les résistances sont nombreuses, qu’il s’agisse des lenteurs administratives ou des freins politiques. La loi-cadre, en particulier, qui est censée apporter un cadre précis au secteur, définir l’entrepreneuriat social et le statut associatif, prête depuis trois ans, n’a toujours pas été discutée ».

Le colloque a permis de caractériser l’économie sociale et solidaire émergente dans les pays du Maghreb. Très différente du modèle de l’Europe du Sud, celle-ci repose davantage sur la notion de projet d’utilité sociale et environnementale que sur l’approche juridique de statuts. En Tunisie et au Maroc, la régionalisation apparaît comme une tendance forte du développement de l’ESS, au plus près des
besoins des populations locales.

Jean Gatel et Patricia Toucas-Truyen