La Mutualité, grande semeuse de progrès social. Histoire des œuvres sociales mutualistes (1850-1976)

Charlotte Siney-Lange, La Martinière, 2018, 397 pages.

Cette belle étude, fondée sur un important travail de dépouillement des archives, apporte un éclairage historique inédit sur les services de soins et d’accompagnement mutualistes (SSAM), que l’on nommait au siècle dernier « réalisations sanitaires et sociales ». Si les SSAM relèvent du Livre III du code de la Mutualité depuis 2001, elles ne sont pas nées d’hier. Les premières œuvres sociales ont vu le jour sous le Second Empire, avant de se multiplier grâce au tremplin législatif de la Charte de la Mutualité de 1898 et avec l’apport logistique des unions départementales. Elles constituent aujourd’hui « le premier réseau sanitaire et social français ». Il s’agit donc d’un volet capital, quoique méconnu, de l’activité mutualiste, que l’on croit trop souvent circonscrite à la gestion de l’assurance maladie complémentaire.
L’auteure de cette étude est une spécialiste du sujet, auquel elle a précédemment consacré un ouvrage portant sur la Mutuelle générale de l’Éducation nationale (MGEN) (Charlotte Siney-Lange, À l’initiative sociale. Les grands combats de la MGEN, Paris, Presses du Châtelet, 2015.) , avant d’élargir ses investigations à l’ensemble du mouvement mutualiste. Il en ressort un récit historique passionnant, qui commence par la création en 1857 de la pharmacie mutualiste des Canuts à Lyon – première du genre, bien que fondée sur une initiative patronale – pour s’achever au mitan des années 1970, marqué par le virage libéral des politiques de santé. Dans cette progression diachronique, les caractéristiques constantes des services mutualistes sont bien identifiées : vecteurs de démocratisation de l’accès aux soins, adaptation à l’évolution permanente des besoins sociaux, laboratoires sanitaires et sociaux. Non moins constante est l’hostilité systématique des représentants du corps médical et des professions paramédicales, très majoritairement arrimés à l’exercice libéral de leurs activités (Sur ce sujet, voir Pierre Guillaume, Mutualistes et médecins. Conflits et convergences. XIX e -XX e siècles, Paris, Éd. de l’Atelier, 2000.). Vent debout depuis la fin du XIX e siècle contre les centres de soins et les pharmacies mutualistes, ils usent de tous les recours, juridiques mais aussi diffamatoires, pour empêcher la mise en œuvre de cette concurrence que, selon la logique de marché, ils estiment déloyale. Dans ces batailles judiciaires, l’appui de l’État aux uns ou aux autres n’a cessé de varier au gré des idéologies dominantes. Le début de la III e République semble avoir été la période politiquement la plus favorable aux mutualistes, probablement sous l’influence de la doctrine solidariste. Il n’en est pas de même dans la seconde moitié du XX e siècle – et que dire du XXI e ? – avec la montée en puissance des lobbys pharmaceutiques.
La diversité de ces initiatives témoigne de l’adaptabilité aux besoins sociaux, qui constitue le levier de la praxis mutualiste : aux bains-douches de l’hygiéniste Belle Époque succèdent les orphelinats de l’entre-deux-guerres, puis les colonies de vacances des Trente Glorieuses. D’autres œuvres deviennent obsolètes avec l’avancée de l’État social, comme les mutualités maternelles, remplacées par la protection maternelle infantile après la Seconde Guerre mondiale.

Fondées sur une conception égalitaire et solidaire de la santé, les œuvres mutualistes visent d’abord à « court-circuiter l’offre libérale et à proposer un modèle alternatif de distribution de soins ». Le bénéfice pécuniaire est immédiat pour les adhérents, qui, dès la fin du XIX e siècle, peuvent réaliser dans les pharmacies mutualistes des économies de 25 à 35 % sur l’achat des médicaments, vendus à prix coûtant. Plus remarquable encore est l’apport qualitatif des œuvres mutualistes, qui permettent à des travailleurs modestes d’accéder à des soins performants et à des services généralement réservés aux classes privilégiées.

Le chapitre qui traite des cliniques mutualistes vient utilement compléter l’ouvrage d’Olivier Faure sur les cliniques privées (Olivier Faure, Les Cliniques privées. Deux siècles de succès, Presses universitaires de Rennes, 2012. Une recension de cet ouvrage figure dans la Recma n° 328, 2012.) . Il fournit par ailleurs des informations sur la question des financements, qui reste souvent l’angle mort des études historiques sur la mutualité.
La première clinique, fondée à Montpellier en 1910 par l’Union départementale de l’Hérault, a impressionné ses contemporains par son modernisme. Après la Grande Guerre, la clinique de Bonneveine à Marseille (1927) ou le Pavillon de la Mutualité à Bordeaux (1930) incarnent l’ambition mutualiste d’un accueil de qualité pour une patientèle solvable mais trop peu fortunée pour financer un séjour dans une clinique privée. En dépit de tarifs modérés, administrateurs et personnels s’y emploient à mettre à disposition des patients tous les éléments de confort matériel et psychologique, à l’image des « "équivalents de la richesse » que Godin souhaitait offrir à ses ouvriers au Familistère de Guise. Cette équation économiquement compliquée est rendue possible par l’engagement – voire le bénévolat lors de la phase de démarrage des établissements – des médecins salariés, inventeurs d’une médecine socialisée, ce qui les expose à la vindicte de leurs confrères libéraux.
Dès le début du XX e siècle, les établissements de soins mutualistes ont innové sur le plan managérial en invitant à la concertation responsables mutualistes et professionnels de santé, avec parfois l’intrusion de patients désireux d’exprimer leurs revendications, comme ces résidents du sanatorium de Sainte-Feyre (Creuse) qui créent une association de défense des malades. De fait, cette histoire n’est pas exempte de conflits internes, entre employeurs mutualistes, personnels salariés et adhérents bénéficiaires.
L’entre-deux-guerres a été particulièrement fécond en réalisations remarquables par leur avant-gardisme médical, tel l’Institut médico-chirurgical de Paris, pourvu d’un service de médecine du travail pour la prévention des maladies professionnelles. En 1938, la Mutuelle des métallurgistes ouvre à Paris l’emblématique polyclinique des Bluets, qui a contribué à populariser en France la pratique de l’accouchement sans douleur.
Charlotte Siney-Lange ne manque pas de souligner le caractère expérimental des actions entreprises au sein du mutualisme enseignant, qu’elle connaît particulièrement bien. Les mutuelles d’instituteurs ont été pionnières dans la lutte contre la tuberculose au début du XX e siècle, en s’engageant dans la construction de sanatoriums, que la Mutuelle générale de l’Éducation nationale (MGEN) a reconvertis en établissements de soins psychiatriques lorsque ce fléau a été éradiqué grâce à l’usage des antibiotiques après la Seconde Guerre mondiale. La MGEN et la Mutuelle nationale des étudiants de France (Mnef) ont soutenu les législations émancipatrices pour les femmes (loi Neuwirth sur la contraception en 1967 ; loi Weil sur l’avortement en 1974). « Au-delà de leur mission d’avant-garde technique, les œuvres sociales mutualistes jouent un rôle majeur dans l’évolution des mentalités, voire dans les évolutions législatives » (p. 298).
Soulignons enfin l’esquisse d’une piste heuristique qui mérite de retenir l’attention des historiens : l’étude des dispensaires fondés par des coopératives de consommation avant la Première Guerre mondiale.
Espérons qu’une publication ultérieure prolongera l’étude au-delà des années 1970, afin d’éclairer le lecteur sur les enjeux liés à la pérennisation de ce modèle en marge du processus de marchandisation de la protection sociale à l’œuvre depuis déjà trois décennies.

Patricia Toucas-Truyen