Face aux barbares. Coopération vs ubérisation

Laurent Lasne, préface de Dominique Boullier, Éd. Le Tiers Livre, 2018, 230 pages

En publiant en 2015 Uber, la prédation en bande organisée, Laurent Lasne entreprenait de dénoncer un modèle économique fondé sur l’exploitation et la précarité des chauffeurs de taxi indépendants. Il lui opposait non pas les entreprises traditionnelles de taxis, mais le groupement Gescop-Alpha Taxis, qui rassemble quelque mille chauffeurs parisiens autour des principes coopératifs. Dans ce nouvel essai, il élargit son propos dans une démonstration en quatre actes du caractère prédateur des plateformes numériques, un modèle économique qui « fait exploser les métiers et atomise le corps social ». Pourquoi les « barbares » ? Tout simplement parce que les entrepreneurs des start-up du numérique se qualifient ainsi sur leur site, en référence au sac de Rome par le roi des Wisigoths Alaric 1 er au V e siècle.

Le premier chapitre, joliment intitulé « Montée des eaux numériques », emmène le lecteur aux sources de l’utopie collaborative, vers un temps et des lieux qu’il n’aurait pas spontanément associés aux géants du Web, les Gafam (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft) et autre Natu (Netflix, Airbnb, Tesla et Uber). Tout cela a commencé au sein de la Beat Generation californienne de la fin des années 1950, avec sa critique de l’hédonisme consumériste et son apologie du nomadisme, dont Jack Kerouac s’est fait le chantre dans son livre mythique On the road (1957). L’auteur souligne que les inventeurs des technologies numériques ont puisé à cette culture pop qui « privilégie l’usage à la propriété », et qu’ils visaient à l’origine à « créer les outils d’une société plus horizontale, vecteur d’une émancipation individuelle et collective, autour du partage de l’information » dans une logique collaborative peer to peer. Au stade primaire, l’économie du Web présentait des caractéristiques assez proches des valeurs et du fonctionnement coopératif, jusqu’à ce que l’idéologie néolibérale finisse par gagner même les rejetons de la contre-culture californienne et que les geeks viennent remplacer les hippies.

Dérive financière des utopies
Avant-poste des plateformes numériques gigantesques, Amazon est née en 2000 du croisement de la financiarisation accélérée de l’économie et du fétichisme technologique de la Silicon Valley. L’auteur décrypte les stratégies d’implantation des sémillantes start-up, qui ne tardent pas à opérer leur mutation en monstres de la Net-économie. Il remarque dans le deuxième chapitre que « le phénomène d’investissement par la finance d’un secteur d’activité, qui caractérise les plate-formes numériques, n’est pas neuf ». Il établit un parallèle entre cette dérive contemporaine d’un idéal de partage et le dévoiement, au XIX e siècle, de l’idéal associationniste par la branche industrialiste du saint-simonisme, qui a substitué « à l’utopie politique une utopie technico-scientifique », inaugurant l’ère des ingénieurs. Cependant, l’aile associationniste a poursuivi son développement sous la forme d’associations ouvrières de production, mettant en œuvre un modèle entrepreneurial non régi par la poursuite effrénée du profit.
Constatant que la plupart des entreprises de l’économie du Net sont déficitaires, l’auteur s’interroge sur leur survalorisation médiatique et dans le discours d’une partie des élites, qui affichent leur penchant de circonstance pour les innovations disruptives comme s’il s’agissait d’un enjeu dans un combat entre les anciens et les modernes. Emmanuel Macron lui-même a fait part à plusieurs reprises de sa fascination pour « l’esprit start-up » ; quand il était ministre des Finances, il a soutenu l’entreprise Uber, qu’il n’a pas hésité à présenter comme une solution pour remédier au chômage des jeunes des banlieues.
L’appui des politiques, au niveau national et européen, s’est traduit notamment par des mesures fiscales avantageuses, tandis que la porosité entre le monde de la finance et celui des « licornes » (start-up valorisées à plus de 1 milliard de dollars) est illustrée par la migration des employés de Goldman Sachs vers les entreprises numériques après le krach de la banque en 2008. La floraison des mouvements contestataires dans le sillage d’Occupy Wall Street n’aura pas suffi à mettre sous l’éteignoir la culture financière de la Silicon Valley.

Pour une économie numérique véritablement collaborative
Le syntagme « économie collaborative » devient donc trompeur dès lors qu’on l’applique à ces entreprises de la data-économie : échappant aux règles fiscales ordinaires, contribuant à la destruction des solidarités sociales, elles n’ont cessé, au cours de la dernière décennie, de faire fructifier leur modèle, moins fondé sur la collaboration que sur la « captation de la valeur produite par les utilisateurs et le travail indépendant précaire ». Toutefois, Laurent Lasne ne s’en tient pas à ce constat désolant. Confiant dans le potentiel du modèle coopératif, qui, depuis deux siècles, résiste à l’hégémonie du modèle capitaliste, il inventorie dans le quatrième chapitre les initiatives menées à travers le monde et propres à contrer la vague d’ubérisation. Shareable, fondé à San Francisco comme une alternative à la monoculture de la Silicon Valley, a créé un réseau de villes (Séoul, Milan, Amsterdam, etc.) partageant une même vision des communs. L’Américain Trebor Scholz a inventé le concept de plateforme coopérative instaurant une propriété collective avec contrôle démocratique. En France, Coop Venture, fonds d’investissement participatif, a été lancé par la CGScop pour soutenir les start-up coopératives et la Coop des communs milite pour l’essor d’une véritable économie collaborative. Les exemples d’actions menées pour concevoir un système de redistribution de la valeur fondé sur les communs sont nombreux, variés et multiscalaires.
Si l’auteur invite les entreprises coopératives à investir davantage le chantier de l’économie numérique en lien avec les collectivités locales, il appelle également les chercheurs à l’investir sur le plan conceptuel et juridique. Il insiste sur l’urgence d’un sursaut de l’État pour la défense de l’intérêt général contre le risque de colonisation des services publics par les Gafam. À la disruption il oppose l’association.
Nourri par une enquête journalistique sérieuse, foisonnant de références historiqueset philosophiques, l’ouvrage nécessite une lecture attentive afin de ne pas lâcher le fil du raisonnement fécond de l'auteur. Il offre des arguments à tous ceux qui préfèrent voir appliquer un modèle entrepreneurial coopératif aux technologies numériques plutôt que de les laisser aux mains de l’économie faussement collaborative des plateformes.

Patricia Toucas-Truyen