Les Xe rencontres du Riuess

A l’invitation du Réseau interuniversitaire de l’économie sociale et solidaire (Riuess, voir « Actualité » Recma n°315), quelques cent vingt participants, en majorité chercheurs et doctorants, étaient réunis les 3 et 4 juin 2010 à Luxembourg pour réfléchir et contribuer à l’élaboration d’un « corpus théorique de l’économie sociale et solidaire pour un autre modèle de société ». Programme ambitieux, d’autant plus que, la diversité des approches de l’ESS, par les statuts juridiques, par le tiers secteur (secteur non lucratif, satisfaction des besoins non satisfaits par le marché), par l’économie solidaire (réciprocité, dimension politique), fait que la définition même de l’ESS pose question. Or, il en va de l’identité de ce secteur qui doit être affirmée et visible pour pouvoir faire mouvement.

Des pratiques opposables au capitalisme et l’individualisme

Malgré les discussions parfois vives, malgré les doutes, qui sont somme toute salutaires puisqu’ils font avancer, un consensus de base a été clair : l’ESS se définit par des pratiques sociales et économiques distinctes ou opposables au capitalisme et à l’individualisme ; elle prône les pratiques collectives qui replacent l’homme au cœur de l’activité économique. Ces rencontres du Riuess ont donc participé à la réflexion sur les caractéristiques des théories dont l’ESS a besoin, l’exposé de méthodes de construction scientifique adéquat pour qu’elle puisse s’affirmer pour s’affirmer comme véritable modèle.

L’ESS qui ne peut fondamentalement s’appréhender que par des démarches partant du micro pour aller vers le macro, des pratiques vers le projet de société. Elle a été discutée comme un champ de pratiques en quête de nouvelles références théoriques. Clairement pluridisciplinaire, l’élaboration du corpus théorique de l’ESS suppose d’aborder toutes les questions sur lesquels les chercheurs en sciences humaines et sociales se penchent quotidiennement : des rapports sociaux à la solidarité, des modes de production à la qualité des échanges commerciaux, de la gouvernance territoriale à la régulation des marchés mondiaux, de la participation citoyenne à la démocratie…

Des autorités revisitées

L’intérêt de revisiter les grands auteurs a été à nouveau révélé lors de ces rencontres. Les travaux sur les écrits de C. Fourier, R. Owen, P. Leroux, J.- B. A. Godin, A. Comte, C. Gide, L. Walras, P-J. Proudhon, G. Fauquet… et même A. Smith pour n’en citer que quelques uns, ont offert, à partir de cas emblématiques, des analyses permettant de comprendre pourquoi le modèle capitaliste s’est imposé, pourquoi des pratiques collectives existant à certaines époques ont pu disparaître, quelles sont les grandes étapes qui ont conduit aux situations actuelles… Un passage obligé pour remettre en cause les mythes de l’économie capitaliste et structurer une pensée théorique contemporaine de l’ESS.

Le contexte actuel marqué notamment par l’utilisation de plus en plus fréquente de vocables tels que l’entrepreneuriat social (social business), l’entrepreneur social, l’entreprise sociale, a suscité des interrogations quant aux pratiques associées et à la motivation réelle des acteurs. Derrière les mots, des écoles de pensées s’affirment qui mêlent et hiérarchisent des objectifs sociaux et des objectifs de profits. Le positionnement de l’ESS dans ce paysage lui confère un rôle cardinal en matière de recherches théoriques sur les déterminants des actes économiques, les modes de réflexivité et la gouvernance de groupes sociaux.

Elaborer un corpus à partir du vivant

L’apport de théories économiques hétérodoxes a été étudié. En particulier, l’économie des conventions pourrait offrir un référentiel d’analyse pertinent en permettant notamment le passage entre les dimensions micro et macro. L’éventuelle pertinence de ces approches provient aussi du fait qu’elles remettent en cause l’homo œconomicus et sa rationalité unique pour envisager une pluralité des raisons économiques. Tout un pan de recherches nouvelles est potentiellement ouvert, à condition toutefois de réussir à se positionner par rapport à des méthodes d’observation et de participation avec le terrain. Le corpus théorique de l’ESS ne peut être élaboré qu’à partir du « vivant ». Cette assertion largement partagée à été illustrée par de nombreux exposés. L’étude de cas est un outil méthodologique utilisé depuis longtemps par les chercheurs de l’ESS, du fait qu’il est en adéquation avec les pratiques d’expérimentation sociale des acteurs. Des expériences internationales de monnaies sociales, de circuits courts, d’éducation populaire ont été présentées, dont il ressort de nouvelles logiques d’acteurs, de nouveaux types de réseaux, de nouvelles pratiques qui en tant qu’objets de recherche sont susceptibles d’ouvrir à de nouveaux paradigmes.

Véritable vivier d’idées nouvelles, l’ESS mobilise les chercheurs qui, lors de ces rencontres, auraient peut-être gagné à s’émanciper un peu de l’académisme universitaire pour mieux travailler avec les quelques acteurs qui étaient présents.

Cécile Le Corroller, Université de Caen, ACTE 1