En amont de la crise sanitaire, le Mouvement associatif célèbre ses vingt ans et mobilise sur la citoyenneté

Plus qu’une célébration, un creuset des dynamiques associatives et un temps de réflexion. Le 31 janvier, « Droit de cité », la journée organisée par le Mouvement associatif à la Cité internationale universitaire de Paris, a réuni militants et acteurs de terrain, chercheurs, responsables d’associations et de mouvements de l’ESS, sans oublier de nombreux représentants des pouvoirs publics, dont Gabriel Attal, secrétaire d’État auprès du ministre de l’Éducation nationale et de la Jeunesse, autour du thème « Être citoyen.ne aujourd’hui ». Une thématique qui n’allait pas manquer de prendre un écho particulier dans les semaines qui ont suivi, lorsque le secteur associatif et médico-social s’est retrouvé au premier plan de l’engagement collectif et citoyen, notamment envers les plus fragiles, pour lutter contre l’épidémie de coronavirus et ses impacts sanitaires et sociaux.
Pourquoi le besoin d’associativité exprimé par le mouvement des gilets jaunes se traduit-il par une fraternisation sur les ronds-points sans prendre la forme associative ? Comment comprendre l’essor de « collectifs de citoyens » qui restent à distance du modèle associatif pour l’organisation de leurs activités sur le mode de l’autogestion ? Ou encore, lorsque de grandes sociétés commerciales se disent citoyennes (au moment où les associations loi 1901 se perçoivent et s’organisent de plus en plus en entreprises associatives), cela signifie-t-il que l’intérêt général peut être l’affaire de n’importe quel acteur économique ?

Les liens entre ESS non lucrative et citoyenneté
C’est pour répondre à ces questions et à de nombreuses autres – comme le rôle du web (vecteur d’atomisation ou d’union ?), l’engagement des jeunes et le rôle des politiques jeunesse (émancipation ou moralisation ?), l’attrait pour le salariat au sein des associations comme réponse à la quête du sens, etc. – que de nombreuses tables rondes prospectives étaient organisées tout au long de la journée. Car le vaste et vigoureux monde associatif participant à la bonne réalisation de l’intérêt général, fort de 1,5 million de structures, 20 millions de bénévoles et 1,8 million de salariés, pesant 4 % du PIB, semble pris en étau entre une logique d’institutionnalisation et une logique néolibérale de marché qui impacte ses modalités de financement, l’incitant à laisser de côté ce qui est le plus difficile à quantifier, mais aussi le plus précieux : le lien, notamment le lien civique, l’associativité.
Durant la conférence inaugurale du matin, Roger Sue, sociologue et administrateur de la Fonda, a retracé les liens entre ce pan de l’ESS non lucrative, associative et démocratique, et la notion de citoyenneté : « C’est l’association des personnes qui crée la citoyenneté et non l’inverse, a-t-il souligné. La liberté de s’unir et le rapport interactif fondé sur l’égalité entre l’individu et le collectif au sein duquel il s’engage sont au cœur du contrat social tel que défini par Jean-Jacques Rousseau. » Le « second étage » de la citoyenneté construite au XVIII e siècle est un contrat politique, celui de la démocratie directe – et non représentative – élaboré au moment de la Révolution française pour faire vivre la citoyenneté. À cette époque, le travail est d’ailleurs conçu comme un moyen de la participation de chacun pour construire la nation et la citoyenneté – alors que, dans nos sociétés actuelles en proie à l’ubérisation, ce projet initial est pour le moins malmené. Et Roger Sue de plaider pour que l’école vienne éveiller à l’engagement civique, à l’associativité, engagement qui viendra ensuite irriguer le modèle associatif dans son ensemble.
Durant son discours, Philippe Jahshan, président du Mouvement associatif, a pu rappeler comment celui-ci est né, en 1992, du regroupement national des principales coordinations et fédérations associatives de la culture et du patrimoine, de la famille, de l’éducation populaire, de l’environnement, du sport, du sanitaire, du médico-social et du social, de la solidarité internationale, de la défense des droits, du tourisme social ou encore des associations étudiantes, pour devenir en 2019 l’espace où se rassemblent toutes les associations nationales et régionales d’intérêt général, fédérées ou pas – bref, une représentation des associations de France tous secteurs confondus. « Notre rôle est de défendre la place fondamentale des associations dans la société et dans le monde ; notre rôle est de plaider pour des politiques publiques en faveur de la vie associative [...] car les associations ont un rôle à jouer dans la revitalisation démocratique, a-t-il souligné, convoquant toute l’histoire de l’économie sociale et solidaire depuis ses origines ou de l’associationnisme », avant de détailler les trois éléments de son plaidoyer : une grande politique de soutien à la vie associative et à ses capacités émancipatrices ; une reconnaissance plus grande et mieux protégée des spécificités du modèle socio-économique associatif ; la reconnaissance des citoyens mais aussi des collectifs de citoyens dans l’organisation de la participation citoyenne.

Une prise de conscience en sortie de crise sanitaire ?
Et Philippe Jahshan de mobiliser : « Il est temps de rééquilibrer la balance : la libéralisation économique ne peut se penser sans la consolidation dans le même temps des filets de solidarité et de redistribution. Elle ne peut se penser sans donner les nécessaires garanties démocratiques que ce qui est commun à tous doit échapper aux logiques commerciales. Tout ne peut être marchand ! Je sais que  c’est un rêve pour certains, mais même ceux-là devraient comprendre qu’à la longue ils y perdraient aussi ! Parce qu’il ne peut y avoir une société qui tienne s’il n’y a plus que le marché seul et la concurrence de tous contre tous. Il est d’intérêt supérieur que puisse cohabiter, à côté d’une économie de marché, responsabilisée et comptable de ses retombées sociales et environnementales, une économie sociale et solidaire, non lucrative, associative et démocratique ».

Les décisions qui seront prises en sortie de confinement et de crise sanitaire permettront-elles d’épanouir le modèle associatif et de le sauver du raisonnement comptable du New Public Management ? La réponse n’a rien d’évident, car les petites structures éducatives et culturelles de quartier pourraient se retrouver en grande difficulté si les efforts consentis se concentraient uniquement sur le secteur médico-social. Et ceci d’autant plus que les nouvelles formes d’engagement et de citoyenneté expérimentées durant la crise sanitaire – par le biais de plateformes numériques et de réseaux sociaux reposant sur des initiatives citoyennes individuelles – semblent contourner les associations.
Avant de se terminer, la journée a permis de prendre connaissance des résultats d’un sondage, « Le bien-être territorial », commandé à l’Ifop pour l’événement (voir les pages « En bref » de ce numéro) et montrant le rôle important du tissu associatif au niveau local. Il devrait être beaucoup cité dans les mois à venir. Quant à la table ronde questionnant le cœur des mutations en cours, débattant du modèle associatif-citoyen au prisme d’un modèle associatif-marchand (« Entreprise citoyenne : vers la fin de l’entreprise associative ? »), les lecteurs de la Recma pourront lire une analyse dédiée dans un prochain numéro, sous la plume de l’économiste Danièle Demoustier, qui prenait part à cette table ronde avec l’historien Timothée Duverger. À suivre !

Lisa Telfizian