Consommateurs engagés à la Belle Epoque : la Ligue sociale d’acheteurs

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Marie-Emmanuelle Chessel. Presses de Sciences-Po, Paris, 2012, 344 pages.

Marie-Emmanuelle Chessel, chercheuse à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS) et historienne de la consommation et de la publicité, sort de l’oubli une organisation du début du xxe siècle qui fait écho à des thématiques très actuelles, comme le commerce équitable, sans que l’on puisse pour autant y déceler une filiation directe. L’angle choisi est de souligner la place des personnalités, leurs parcours et leurs réseaux en utilisant des archives publiques et des archives de descendants.

L’intérêt de l’ouvrage est de bien montrer l’appropriation par une partie de la bourgeoisie chrétienne sociale des méthodes de l’enquête leplaysienne pour connaître les conditions de fabrication des produits par catégories de travailleurs (couturières, boulangers), défendre le repos dominical et lutter contre le travail de nuit. Au moment où les syndicats et les coopératives de consommation se développent, le champ d’un militantisme consumériste est étroit. Inspirée des expériences anglo-saxonnes (National Consumers’ League) présentées au pavillon de l’Economie sociale de 1900, la Ligue sociale d’acheteurs se développe de 1903 à 1914, préférant un changement des mentalités chez les acheteurs de leur propre classe sociale plutôt que des évolutions législatives. Ces militants sont pris entre plusieurs feux : les libéraux, autour d’Yves Guyot défendant la concurrence, les coopérativistes, qui luttent contre la vie chère (Gide, pressenti pour parrainer la ligue, décline la proposition), et le mouvement ouvrier.

Les adhérents de la ligue présents uniquement dans les centres urbains (Paris, Lyon, Dijon) tentent davantage de sortir de la seule action charitable et de déceler les conditions sociales que d’adopter une attitude moralisatrice. Les hommes, souvent universitaires, multiplient les conférences (avec les Semaines sociales, les membres du Sillon), pendant que les femmes se consacrent à l’établissement de « listes blanches » (de bonnes pratiques), procédant en enquêtrices : elles ne se professionnalisent pourtant pas. Craignant une politisation trop marquée et décidant de ne pas créer de magasins, la ligue se marginalise. Lors de la Grande Guerre, Patria, une ligue concurrente beaucoup plus conservatrice, organise le ravitaillement. Les progrès de la législation sociale, la naissance du Bureau international du travail (BIT) et le développement d’autres associations (comme l’Union féminine, civique et sociale) après la Première Guerre mondiale rendent moins prégnantes leurs actions. Cessant toute activité en 1938, la ligue est-elle également une victime de la crise des années 30 ?

La fin de l’histoire n’est pas établie par l’auteure. De plus, on aimerait connaître l’impact de l’action catholique organisée depuis les années 20 sur cette association. Dans le champ de l’action consumériste, longtemps négligé par les historiens français, Marie-Emmanuelle Chessel apporte ainsi un éclairage nouveau. Reste à espérer mieux saisir dans de prochains travaux les raisons de la non-transmission directe de ces activités, les filiations indirectes éventuelles et les similarités avec les modes d’action actuels.

Simon Lambersen


Note parue dans le numéro 327 de la Recma