Tiers-lieux. Travailler et entreprendre sur les territoires : espaces de coworkings, fablabs, hacklabs...

Gerhardt Krauss et Diane-Gabrielle Tremblay (dir.), 2019, 212 pages, Presses universitaires de Rennes et Presses universitaire du Québec.

Les tiers-lieux font l’objet d’un intérêt soutenu tant de la part des acteurs du secteur que des usagers, des responsables publics et des chercheurs. Quelles que soient leurs formes, ces nouveaux modes, lieux et espace de travail se développent rapidement. Ils apparaissent comme une promesse de coopération, de mise en collectif de l’emploi individuel, d’innovation, etc. En bref, les tiers-lieux représentent autant de promesses face aux transformations rapides de l’emploi (et plus largement de l’activité) et au renouvellement des aspirations des individus.
L’ouvrage Tiers-lieux. Travailler et entreprendre sur les territoires : espaces de coworkings, fablabs, hacklabs... s’efforce de déconstruire certaines de ces promesses, et c’est là son principal intérêt. Le deuxième est de mettre en perspective le cas français et les dynamiques observées en Allemagne, au Québec ou dans les villes nord-américaines, et ce particulièrement dans les zones non centrales. Son troisième intérêt, enfin, est d’avoir une visée pluridisciplinaire puisqu’il croise les approches de géographes, de sociologues, de gestionnaires et d’économistes, lesquels partagent un modèle réflexif issu d’entretiens menés sur le terrain auprès des principaux acteurs des tiers-lieux, qu’ils  soient créateurs, initiateurs ou usagers de ces espaces.
Les coordonnateurs de l’ouvrage, Gehrard Krauss et Diane-Gabrielle Tremblay, rappellent d’emblée la définition des tiers-lieux : ce sont des « espaces de rencontre favorisant les échanges, la socialisation, la communication et les actions ou interactions réciproques susceptibles de faire émerger une communauté ». Ils mettent majoritairement l’accent sur les espaces de coworking comme nouveaux  espaces de travail et nouvelles formes d’organisation du travail, rendus possibles par le numérique, et ce en dehors des  grands centres urbains. Les fablabs, hackerspaces et autres, quoique mentionnés dans le titre du livre, sont peu évoqués.
Cet ouvrage collectif se compose de dix articles rassemblés en trois parties. La première porte sur la diversité des tiers-lieux avec coworking (à travers une étude de cas présentée par Gerhrd Krauss, croisant une ville moyenne et une petite commune périphérique en Allemagne) et sur l’émergence des tiers-lieux hors métropole en Bretagne (Clément Marinos et Guy Baudelle). Il s’agit ici de mettre au jour les liens entre les caractéristiques des tiers-lieux et le parcours de leurs fondateurs et utilisateurs. Les auteurs mettent en avant l’importance de l’entresoi, qui se matérialise par des communautés fermées. Ils soulignent aussi que, là où le taux de chômage est plus faible, comme on l’observe en Allemagne, l’intérêt pour les tiers-lieux est moindre. Dans l’étude menée  en France, les auteurs pointent par ailleurs que l’inscription dans un espace de coworking est une étape intermédiaire dans un parcours de vie et une trajectoire professionnelle : elle constitue un lieu de passage en attente de mieux. Ils relèvent aussi que, dans les villes de taille moyenne, la mobilisation des différentes ressources (matérielles, humaines ou symboliques) nécessaires à l’émergence et au développement des tiers- lieux est plus facile que dans les grandes agglomérations.
La deuxième partie du livre porte sur les attentions institutionnelles en direction des tiers-lieux et met l’accent sur l’action publique. Le premier article, de Clément Marinos, porte sur les espaces collaboratifs de travail dans les villes petites ou moyennes. Il identifie notamment les différentes formes d’appui mises en œuvre par les pouvoirs publics en soulignant l’absence de coordination entre les différentes échelles de l’intervention publique. Puis un article d’Anne-Laure Le Nadant et Clément Marinos s’intéresse à la conversion de friches industrielles en tiers-lieux à travers l’exemple du projet de Grande Halle en Normandie. On est ici en présence d’un projet plutôt « descendant », initié par des politiques publiques. Les auteurs pointent alors l’importance de la coconstruction avec les différentes parties prenantes associées au projet et l’enjeu de l’encastrement dans les réseaux locaux. Christine Liefooghe, quant à elle, met l’accent sur les imaginaires collectifs dans les tiers-lieux, là encore dans les petites et moyennes villes. C’est ici un point essentiel de l’analyse de la fabrique des politiques publiques : comment construire et mobiliser un imaginaire collectif dans un contexte où les projets portés dans ces espaces sont généralement des initiatives individuelles, qui, agrégées les unes aux autres, ne débouchent pas forcément sur une représentation partagée ? Priscilla Ananian, enfin, s’intéresse aux quartiers de l’innovation dans des villes nord-américaines canadiennes et américaines. Elle montre que les espaces de coworking sont plus présents dans les espaces en transition que dans les quartiers d’innovation, car les espaces disponibles y sont plus importants et le prix du foncier plus bas.
La troisième partie porte sur les tiers- lieux comme expression d’une aspiration à travailler, à se déplacer, à s’organiser et à innover autrement. Arnaud Scaillerez et Diane-Gabrielle Tremblay abordent les espaces de coworking en termes de communauté de pratiques à travers l’exemple du Québec et à partir d’une enquête portant sur des villes de taille variable. Ils montrent que le développement de la collaboration en contexte de coworking n’est pas automatique. Ainsi que l’illustre l’article suivant, d’Angelo Dossou-Yovo, Arnaud Scaillerez et Diane-Gabrielle Tremblay, les collaborations entre acteurs se développent dès le moment ou une animation est mise en œuvre et ou l’animateur joue un rôle d’initiateur. Flavie Ferchaud étudie les facteurs déterminants de la collaboration dans les espaces de coworking et pointe la fermeture du réseau social ainsi créé, rejoignant de ce point de vue le premier texte de l’ouvrage. Enfin, Angelo Dossou-Yovo analyse l’impact des espaces collaboratifs sur le processus entrepreneurial et montre qu’ils favorisent l’émergence de leviers mobilisés par les entrepreneurs pour accéder aux ressources Il ressort de cet ouvrage que les tiers-lieux, en tant que dispositifs, ne constituent pas un levier automatique de collaboration entre les acteurs ou de développement économique, ni un outil garanti de la fabrique des territoires. Des conditions facilitantes sont identifiées, tant du point de vue des processus mis en œuvre que des pratiques d’animation ou des motivations des acteurs. De quoi repenser les pratiques en cours et accompagner les tiers-lieux dans leur émergence et leur développement dans le cadre d’un outillage des stratégies de coopération et de l’accent mis sur des acteurs d’intermédiation.

Nadine Richez-Battesti