Que fait l’économie sociale de sa mémoire ? Saint-Claude, nov 2008

Le 29 novembre 2008, une journée d’étude et d’échange autour de la « mémoire coopérative et mutualiste » s’est tenue dans les locaux de la Maison du peuple de Saint-Claude (Jura), à l’initiative d’Alain Melo, archiviste à La Fraternelle, et avec le soutien financier de la Macif Centre- Europe. Le débat s’est déroulé au café ouvrier de La Fraternelle en présence des représentants, locaux ou nationaux, de diverses organisations de l’économie sociale : la FNCC, les coopératives de consommation PTT, Habicoop, la Cigales de Besançon, le Collège du travail de Genève), les Archives contestataires (Suisse), la Cress de Franche-Comté, la Cress de Rhône- Alpes, la coopérative d’habitation de Mancasale (RE, Italie), le parc naturel régional du Haut- Jura et Amellis Mutuelles.

La Fraternelle ou cent trente ans d’innovations sociales

Rappelons tout d’abord l’ancienneté des pratiques coopératives et mutualistes dans le Haut-Jura, qui ont connu leur plein épanouissement au tournant du XXe siècle autour d’une coopérative d’alimentation, La Fraternelle, fondée en 1881 dans la ville ouvrière de Saint-Claude. La Maison du peuple fut édifiée en 1910 sur le modèle du Voorhuit de Gand (Belgique), générant une synergie unique en France des différentes expressions du mouvement ouvrier et de l’économie sociale. Coopératives de diamantaires et de pipiers ont depuis disparu, mais en 1984 l’association La Fraternelle a entrepris de valoriser le patrimoine bâti et archivistique, en organisant des événements culturels et en publiant, sur ses propres presses, inventaires et travaux historiques. L’animation de cet espace d’étude et de sociabilité repose en grande partie sur un important réseau de bénévoles. Au cours de cette journée, historiens et acteurs ont exposé les initiatives mémorielles de la coopération et de la mutualité en France et à l’étranger (Italie, Québec, Japon), ainsi que les enjeux qui sous-tendent le choix des organisations dans la valorisation de leur patrimoine, sans omettre la question de leur implication financière.

Des « archives historiques » du Musée social à la seconde vie du Familistère de Guise

Anthony Lorry a présenté le Musée social, créé à Paris en 1894 par le comte de Chambrun sous Anthony Lorry a présenté le Musée social, créé à Paris en 1894 par le comte de Chambrun sous la forme d’une fondation privée reconnue d’utilité publique. Si les chercheurs intéressés par l’histoire du syndicalisme, de la mutualité, des associations et des coopératives connaissent son fonds documentaire exceptionnel, cette institution reste néanmoins méconnue des organismes de l’économie sociale, dont elle conserve pourtant la mémoire. Récemment, ce fonds a été classé « archives historiques » (équivalent de « monument historique » pour les bâtiments) par le Conseil supérieur des archives. Une convention de « pôle associé documentaire » a également été signée avec la BNF, permettant la rétroconversion des catalogues papier. L’outil numérique permet d’envisager de nouveaux modes de conservation et de valorisation des collections. Il n’en reste pas moins que la question des moyens financiers se pose constamment. Le Familistère de Guise (communication du conservateur, Frédéric Panni), dans l’Aisne, fondé en 1859 par Jean-Baptiste Godin, a bénéficié en 1998 d’un programme public de réhabilitation, cofinancé par le département de l’Aisne, la région Picardie, l’Etat et l’Union européenne, qui se révèle être une réussite. L’originalité de ce site, visité par plus de 30 000 visiteurs en 2008, tient au fait que les édifices, classés monuments historiques, et les équipements collectifs continuent à être utilisés par les habitants de Guise.

Le Musée virtuel de la Mutualité

Le Musée virtuel de la Mutualité (communication de Patricia Toucas) est le fruit d’une collaboration entre la Fédération nationale de la Mutualité française (FNMF) et les historiens. Conçu au départ comme une vitrine du patrimoine documentaire de la Mutualité française, le site Internet (www.musee.mutualite.fr) a été étoffé de rubriques thématiques visant à couvrir les divers aspects de l’évolution de la protection sociale et des autres courants de l’économie sociale. Visité par quelque 20 000 internautes en 2008, il apparaît comme un moyen efficace de porter (à moindres frais) l’histoire mutualiste à la connaissance du grand public, qui y trouve l’illustration concrète des valeurs revendiquées lors des campagnes de communication du mouvement.

Dépasser la valorisation des organisations

Concernant le Japon, la communication de Takashi Suzuki, chercheur à la Robert Owen Association of Japan (Tokyo), tendait à montrer que, si la recherche sur l’histoire coopérative connut un âge d’or dans la première moitié des années 90, elle subit aujourd’hui une baisse des financements, conséquence de la stagnation du mouvement. Actuellement, les coopératives ne s’intéressent guère à leur mémoire qu’à l’occasion de la célébration des anniversaires. Selon Martin Petitclerc (Uqam, Canada), la mémoire de l’économie sociale au Québec est « dans un piètre état ». S’il existe bien des ouvrages réalisés par les historiens sur l’économie sociale traditionnelle, dont le Mouvement Desjardins est le plus beau fleuron, ces ouvrages ont d’abord pour but de valoriser les organisations. Par contre, la nouvelle économie sociale (ou économie solidaire) a lancé plus récemment, en partenariat avec des historiens professionnels, des initiatives (tel le musée du Fier-Monde, à Montréal) qui se présentent comme des services d’éducation populaire, sans lien avec les grandes institutions traditionnelles de l’économie sociale. Au total, ces deux mémoires concurrentes ne se recoupent pas. Renzo Testi (Legacoop, Italie) a exposé diverses actions promues par les coopératives de consommation de la province de Reggio Emilia pour faire vivre une mémoire centenaire, avec le souci majeur de la transmission aux jeunes générations. Enfin, l’exposé plus théorique de l’historien Antonio Canovi se proposait de réfléchir sur l’expérience coopérative telle qu’elle était interprétée et vécue dans la province d’Emilie.

Construire l’économie sociale de demain

Au-delà des remarques convenues sur la fonction identitaire du patrimoine de l’économie sociale, les échanges ont permis d’esquisser des solutions pratiques, comme une meilleure utilisation des nouvelles technologies, l’intérêt pour les organismes de mutualiser la gestion de leurs archives regroupées dans un lieu unique ou, à défaut, de
les confier à des centres d’archives publics. Il semble en effet qu’il y ait urgence à préserver les archives détenues par les organisations, notamment dans le mouvement mutualiste en pleine reconfiguration depuis 2001. Parmi les autres questions évoquées : la collaboration entre l’historien, chercheur engagé le plus souvent, qui doit conserver la maîtrise de son étude, et les militants parfois tentés de l’instrumentaliser; la sensibilisation des salariés à l’histoire des organisations ; la transmission des valeurs et des pratiques aux jeunes administrateurs. En somme, il s’agissait de rappeler que, vivifiée par la recherche, la mémoire de l’économie sociale pouvait être un facteur stimulant de réflexion sur les défis actuels et à venir.
Patricia Toucas-Truyen
Recma n°311