Pour « fabriquer l’égalité », une conférence avec l’historienne et féministe Silvia Federici

Désireuse de contribuer à la vaste réflexion qui s’est emparée de l’ESS pour mieux penser l’égalité professionnelle entre hommes et femmes engagés en son sein, la Manufacture coopérative, laboratoire d’idées dédié à la coopération et à l’accompagnement des collectifs, a démarré une action-recherche en 2018 sur le thème « Fabriquer l’égalité ». Après diverses rencontres (universités éphémères, ateliers...), et en attendant la parution d’un ouvrage aux éditions de l’Atelier en novembre (Fabriquer l’égalité. Manifeste pour en finir avec le sexisme dans l’ESS. Précommande possible au prix de 7 euros au lieu de 10 ), une conférence a accueilli le 20 mai, à l’université Panthéon-Sorbonne, l’historienne et féministe Silvia Federici (professeure émérite de l’université de Hofstra dans l’État de New York) en même temps qu’un auditoire nombreux.

Il existe plusieurs courants dans le féminisme. Dans les années 1970, à l’heure de la libération sexuelle et de la structuration des revendications féministes, Silvia Federici a proposé une analyse singulière. Elle est l’une des fondatrices du mouvement Wages for Housework, qui militait pour que le travail domestique des femmes soit rémunéré. « Il y avait un confinement des femmes à la sphère domestique, au travail domestique, à la reproduction de la force de travail, et ce travail gratuit des femmes permettait le maintien et la pérennité du système capitaliste. Quant au marxisme, il avait certes inspiré un important mouvement anticolonial, mais que disait-il sur la place des femmes ? Pas grand-chose : la théorie était totalement centrée sur le travailleur comme objet principal du processus révolutionnaire », a-t-elle rappelé au micro.

Capitalisme et rôle domestique de la femme
Silvia Federici a donc commencé à penser le travail à la maison et à l’articuler à une théorie plus générale. Elle ne se satisfait pas de l’idée de Karl Marx selon laquelle l’accumulation primitive de richesses est le précurseur du capitalisme. Elle fait au contraire valoir que cette accumulation est une caractéristique fondamentale du capitalisme lui-même. Afin de se perpétuer, le capitalisme nécessite un apport permanent de capital exproprié : le travail des salariés, mais aussi celui non payé des femmes dans le cadre de la reproduction de la force de travail (de l’enfantement à la tenue de la maison), « ce qui permet au travailleur d’aller travailler ».
Pour d’autres féministes, la sphère familiale échappe à l’instrumentalisation du capitalisme. Ici, les différences entre hommes et femmes sont un construit du capitalisme. Ainsi, dès le Moyen Âge et la chasse aux sorcières, le système capitaliste se met en place en assignant ce rôle domestique à la femme et en l’isolant du collectif des autres femmes qui existait dans le cadre des activités agricoles. Le capitalisme peut donc être lu comme une contre-révolution à l’essor du communalisme, au moment où décline le féodalisme. Aujourd’hui, sur la base de ses recherches et analyses, Silvia Federici continue de militer pour que le travail domestique des femmes soit rémunéré. Cette stratégie, toujours valable selon elle, est « une étape pour changer la société, acceptable à un moment donné ». Son livre, Le Capitalisme patriarcal, paru en avril à La Fabrique, argumente en ce sens. « Le travail salarié des femmes ne les a pas émancipées. Nous sommes toujours face à la dévalorisation et à la reproduction  sociale », a-t-elle insisté. Si les femmes sont rémunérées pour le travail domestique qu’elles effectuent, faudra-t-il aussi payer les hommes dans les couples où le travail est désormais partagé grâce à quarante ans d’un féminisme « classique » ? Comment ne pas perdre la fonction de lien, d’entraide et de service désintéressé qui participe du vivre-en-semble si l’on introduit des notions marchandes dans tous les aspects des relations humaines ?
Si l’accouchement est un travail, quelle est sa valeur commerciale et que penser de la gestation pour autrui ? Plutôt que de rétribuer le travail domestique, ne vaudrait-il pas mieux mettre en place un revenu universel pour tous ? De nombreuses questions ont été émises, au micro ou dans les travées. Une déconstruction radicale des représentations sur le travail, à défaut d’une contribution concrète à la question de l’égalité professionnelle.

Lisa Telfizian