Les Communs, un nouveau regard sur l’économie sociale et solidaire ?

Cyrille Ferraton et Delphine Vallade (dir.), Presses universitaires de la Méditerranée, 2019, 250 pages

Il n’est pas toujours aisé de publier des actes de colloque, tant les communications qui y sont présentées peuvent être d’une grande diversité par leur thématique, leurs auteurs et leur niveau. De ce point de vue, la sélection opérée par Cyrille Ferraton et Delphine Vallade est excellente. Naturellement, chacun préférera la plume de l’un ou l’autre auteur, tout comme on trouvera la démonstration de  l’un plus solide scientifiquement que celle de tel autre. Mais l’ensemble est de bonne facture : tantôt conceptuel, tantôt plus descriptif, voire parfois un peu normatif, tout ceci étant couvert par la distinction classique entre études de cas et constructions plus théoriques.
On ne peut que se féliciter du thème de l’ouvrage, dans la mesure où les deux mouvements évoqués – ESS et communs – partagent une certaine marginalité en même temps que des principes et des valeurs. Les coordinateurs prennent pour point de départ quatre proximités : la nécessité de dépasser la dichotomie propriété privée/propriété publique ; le mode de gouvernance démocratique ; la réflexion sur le prix et la qualité des biens ; l’intégration d’un projet politique. À partir de là, ils soulèvent un questionnement qui est le fil conducteur du livre : il s’agit de « situer l’économie sociale et solidaire par rapport [aux] communs et de [se demander] si la perspective des communs permet de renouveler et/ou d’enrichir le regard porté sur l’économie sociale et solidaire ». Autrement dit, le focus porte davantage sur l’ESS que sur les communs eux-mêmes, ce qui est logique pour une réflexion issue d’un colloque du Réseau inter-universitaire de l’économie sociale et solidaire (Riuess).
L’ouvrage se structure en quatre parties : « histoire », « initiatives solidaires analysées sous l’angle des communs », « activités génératrices d’innovation sociale analysées à travers la grille des communs » et « initiatives de développement local dans la perspective des communs ».
C’est d’abord la découverte d’initiatives moins connues que d’autres qui retient l’attention. Nous pensons par exemple aux zones de gratuité permanente, lieux de dépôt d’objets que chacun est libre de venir prendre, sans esprit de réciprocité, pour réintroduire un rapport non vénal dans la relation aux objets. L’initiative est passionnante et fait face à des  questionnements stimulants : la tentation du geste caritatif, le danger de l’usage prédateur... Et tous ces aspects sont envisagés au prisme des théories des communs, étant entendu que  cette problématique ne concerne pas seulement les objets qui composent les communs, mais également la communauté qui s’instaure à leur égard ainsi que les règles qui s’inventent pour organiser les relations.
La partie consacrée à l’utilisation des communs pour analyser l’économie sociale et solidaire permet de considérer des initiatives plus connues à travers des concepts et des mécanismes inhabituels. Nous pensons par exemple à l’habitat groupé ou au projet de territoires zéro chômeur de longue durée. Le premier renvoie assez spontanément à l’idée de communs, dans la mesure où il se fonde sur la volonté de  constituer une communauté autour d’un usage renouvelé de biens partagés ; en effet, il n’est pas besoin d’insister sur la différence entre une copropriété, qui comporte pourtant des parties communes, et un habitat partagé, dans lequel l’équivalent des parties communes est pensé pour maximiser la convivialité et minimiser les déperditions liées à un usage abusivement individualisé. Le deuxième, lancé il y a deux ans et mis en œuvre tout récemment dans quelques territoires, semble correspondre de façon moins évidente à une analyse en termes  de communs. Pourtant, l’auteur montre très bien que seule la constitution d’une communauté des différents acteurs est susceptible de faire face aux difficultés qui se feront jour. Sur un plan plus conceptuel, plusieurs contributeurs insistent sur la variété des théories qui se sont développées autour des communs, parfois masquées par la médiatisation d’Elinor Ostrom  en raison de son prix Nobel. Les réalités empiriques, parce qu’elles montrent la richesse et l’efficacité des mécanismes en place pour l’usage des communs, ont aussi permis à des auteurs d’étendre le champ couvert par ce sujet. Comme il ne s’agit pas d’une étude des communs ou des théories sur les communs, l’ouvrage les donne à voir de façon nécessairement impressionniste, au gré des compétences et des préférences des contributeurs. Quoi qu’il en soit, chemin faisant, le lecteur touche du doigt cette richesse ainsi que quelques uns des débats internes au champ, et se trouve invité à prolonger ses lectures pour affermir ses positions.
C’est ce qui nous amène à présenter quelques regrets. Tout d’abord, nous regrettons que le cadre conceptuel n’ait pas donné lieu à un examen plus systématique, et ce dans deux directions. Tout d’abord, on ne trouve rien sur les inspirations éventuelles des théoriciens  des communs, puisées auprès des fondateurs de la pensée de l’économie sociale et solidaire. Pourtant, dans les analyses historiques de la première partie, les deux premiers auteurs ouvrent des pistes pour montrer les ponts qui peuvent être établis entre les doctrines du XIXème siècle, coopératives ou associationistes, et les communs, mais cette voie n’évite pas deux écueils. D’une part, ces ponts ne permettent pas d’aller beaucoup plus loin que l’énoncé de points de contact, comme le font les deux coordinateurs dans leur introduction. D’autre part, elles donnent l’impression de se positionner en donneurs de leçons. Attention, telle n’a jamais été l’intention des auteurs, mais nous éprouvons toujours la  crainte que le rappel superficiel des proximités ne soit perçu par les spécialistes des communs comme un conseil de lectures, ce qui est maladroit ; et pour les spécialistes de l’économie sociale et solidaire, comme un compliment sans réelle portée. Une étude des emprunts que les tenants des communs auraient fait aux grands auteurs serait plus utile, quitte à ce qu›elle conclue à leur absence totale. Dès lors, on pourrait tirer des conclusions sur les cheminements des deux courants, dont il se pourrait bien qu’ils empruntent en fait des voies totalement distinctes et parallèles, quoiqu’elles se croisent parfois. L’autre direction qui aurait pu être explorée est celle de l’enrichissement (ou non) des réflexions sur l’ESS par les doctrines des communs. L’observation et l’étude ont été réalisées au niveau des expériences, et c’est là tout l’intérêt de ce livre. Elles restent à faire sur le plan doctrinal. Que font des théories des communs les spécialistes de l’économie sociale et solidaire (Draperi, Laville ou Dacheux, pour ne citer que quelques auteurs français connus) ? Ce serait un autre indice de la communication entre ces deux courants.
Un dernier regret porte sur l’absence d’ana- lyse des réseaux institutionnels. Par-delà les théories et les expériences, les constructions de réseaux sont souvent très signifiantes et ancrent durablement les distances et les rapprochements.
Pour terminer, il est permis de s’interroger sur la représentativité au sein de l’ESS des expériences présentées. Nous ne réfléchissons pas en termes statutaires ou par branches d’activité, mais au regard du quatrième trait commun que les coordinateurs prêtent aux deux mouvements : un projet politique. Il nous semble que la plupart des expériences présentées intègrent un projet politique plus important que dans de nombreuses entreprises d’économie sociale et solidaire.  D’ailleurs, le vocable « entreprise » de l’ESS n’apparaît sous la plume des auteurs que dans la moitié des contributions. Au final, grâce à cette richesse des contributions et comme avec tout bon livre, le lecteur est amené à se poser de nouvelles questions. Une preuve, parmi d’autres, de l’intérêt réel de cet ouvrage.

David Hiez