L’Économie comportementale en question

Jean-Michel Servet, éditions Charles Léopold Mayer, 2018, 208 pages

L’ouvrage de Jean-Michel Servet, au-delà de son titre général, s’attache à déconstruire un courant méthodologique précis de l’économie, plus connu sous le terme d’« expérimentations aléatoires », ou RCT (randomized controlled trials). Promue depuis les années 2000 par différents économistes, dont Esther Duflo est la représentante la plus médiatique, cette méthode s’est imposée comme l’étalon-or (Bedecarrats F. Guerin I. et Roubaud F., 2013, « L’étalon-or des évaluations randomisées : du discours de la méthode à l’économie politique », Sociologies pratiques, n° 27.) de l’évaluation en économie du développement grâce à la reconnaissance académique et aux soutiens publics dont elle a fait l’objet. Elle repose sur la constitution aléatoire, parmi le public ciblé par un programme, de deux échantillons « test » et « témoin », dont la comparaison permet de mesurer les effets dudit programme (Jatteau, 2013 (Jatteau A., 2013, Les Expérimentations aléatoires en économie, Paris, la Découverte.) ).
Des travaux récents (Bedecarrats et al, 2013) ont recensé plus de mille études par randomisation à travers le monde, et le rapport sur le développement 2015 de la Banque mondiale en fait la promotion.
Mais ce « dispositif » est égalementexpérimenté en France depuis la fin des années 2000 à l’initiative du Haut-Commissariat aux solidarités actives contre la pauvreté, dirigé par Martin Hirsch de 2007 à 2010 (p. 45), et est repris dans le programme européen Progress, centré sur l’emploi, l’inclusion et la protection sociale (p. 43). En France, la méthode intègre les départements universitaires des écoles d’économie de Toulouse, Paris et Marseille, et sa promotion, qui se propose de « révolutionner les politiques sociales du XXI e siècle » (p. 163), accompagne la volonté de renouveler l’évaluation et la conduite des politiques publiques, comme l’illustrent les propos d’Esther Duflo au « Printemps de l’évaluation », accueilli à l’Assemblée nationale en partenariat avec le Conseil d’analyse économique le 28 juin 2018 (« Couper le cordon de l’évaluation de l’action publique », Palier B. et Wasmer E., Le Monde du 7 juin 2018.).
L’ouvrage développe un argumentaire « engagé », étayé par une vaste littérature dont on peut regretter l’absence de bibliographie reprenant l’ensemble des références, dispersées dans un appareillage volumineux de notes de fin d’ouvrage (33 pages). L’auteur s’interroge, dans la première partie, sur les raisons du succès rapide de la méthode auprès des décideurs politiques, puis, dans la deuxième partie, il déconstruit les résultats obtenus lors d’une expérimentation mesurant l’impact des modalités de versement d’une aide sociale (en numéraire ou sur un compte), sur la constitution d’une épargne sous forme de dépôt bancaire. La troisième partie aborde la critique de façon plus systématique en analysant les limites de validité de résultats issus d’essais qui ne sont pas contextualisés (p. 61) et demeurent incapables de saisir l’ensemble des comportements humains, notamment ceux qui s’inscrivent dans des dimensions plus sociales et politiques (p. 136). De ce fait, il ressort de cette approche une ingénierie sociale qui épouse les représentations dominantes de l’économie orthodoxe au service d’un argumentaire politique de type néolibéral.

Déconstruire le positionnement « randomiste »
Comme le souligne Arthur Jatteau (Jatteau A., 2018, « De quoi les expérimentations aléatoires sont-elles le nom ? », Revue de la régulation, n° 23.), le premier intérêt de l’ouvrage est de déconstruire le positionnement de ceux que certains critiques qualifiés (tel Angus Deaton, prix Nobel d’économie 2015) appellent les « randomistes », qui se voudrait « a-idéologique » et « à rebours de la croyance dans le marché », en rupture avec les postulats de l’économie standard. Jean-Michel Servet retrace la généalogie des théories comportementalistes et inscrit les expérimentations aléatoires dans les dispositifs cherchant à orienter les comportements sous l’effet de petites incitations (« nudges ») ou coups de pouce destinés à contourner les biais cognitifs des individus pour leur faire intérioriser les « bonnes » conduites (p. 22). Ce faisant, il peut étayer sa critique de la méthode sur l’absence de prise en compte des logiques économiques, notamment l’aversion au risque des personnes vulnérables (p. 132), sur le primat accordé à l’individu et sur l’incapacité des expérimentations à appréhender la globalité des situations étudiées, notamment leurs dimensions collectives (p. 67), la collecte d’informations à caractère statistique se limitant aux données étudiées.
Au-delà, cet empirisme affiché par les « nouveaux comportementalistes » produit ce que l’auteur qualifie de « leurre à double facette » (p. 161). Derrière des expérimentations s’inspirant de la séduction légitimation des tests médicaux et qui se veulent limitées à l’efficience d’une technique d’intervention, se dessine l’ambition de sortir les politiques de développement de l’impasse et de renouveler profondément les politiques destinées à lutter contre la pauvreté et l’exclusion (p. 163).
Mais, plus que jamais, et comme Jean-Michel Servet en esquisse les arguments, il s’agit de replacer cette perspective dans le programme de « l’État de consolidation » tel que proposé par Wolfgang Streeck (2014 (Streeck W., 2014, Du temps acheté. La crise sans cesse ajournée du capitalisme démocratique, Paris Gallimard.) ). Ce dernier, selon Julia Christ et Gildas Salmon (2018 (Christ J. et Salmon G. (dir.), 2018, La Dette souveraine, Paris, (7) Duflo E., introduction au Printemps de l’évaluation, Assem- Éditions de l’EHESS.) ), adopte la démarche visant à « utiliser le marché comme dispositif de régulation de l’exercice de la souveraineté » afin de contourner les résistances démocratiques à la transformation de l’État-providence. Enrichie par les coups de pouce des nouveaux comportementalistes, c’est la boîte à outils de ces nouveaux experts-économistes équipés en « plombiers » pour se « préoccuper des détails 7 » qui est dévoilée. Un arsenal destiné à « renforcer l’acceptation des réformes politiques et [à] accompagner la reproduction de l’ordre social et économique existant par consentement et effet de domination » (p. 155). Ce cadre d’analyse des politiques publiques donne une dimension contestataire à la « promotion de l’action collective et de l’utilité des communs » (p. 25). Un cap à suivre pour l’économie sociale et solidaire, afin de soustraire la satisfaction des droits fondamentaux à la « surveillance des marchés » et, surtout, aux intérêts des investisseurs qui les contrôlent ?

François Doligez, Iram