Le séparatisme breton du Crédit mutuel Arkéa

Depuis l’automne 2016, se joue une bataille inédite dans le monde des banques mutualistes : le Crédit mutuel Arkéa, implanté au Relecq Kerhuon, dans le Finistère, et ses fédérations de Bretagne et du Sud-Ouest ont entrepris des démarches pour se désaffilier unilatéralement de la Confédération nationale du Crédit mutuel (CNCM). À l’origine de cette initiative, les dirigeants d’Arkéa, et notamment son président, dénoncent un excès de centralisme de la Confédération et s’appuient sur les bons résultats financiers de leur banque pour réfuter les mécanismes de solidarité nationale opérant entre les caisses du Crédit mutuel.
En dépit des avis négatifs rendus successivement en 2017 par l’Autorité de la concurrence, le Conseil d’État et la Cour de justice européenne, puis des mises en garde de la Banque centrale européenne et de la Banque de France, les administrateurs des caisses locales se sont majoritairement prononcés pour l’indépendance en avril 2018, lors d’un vote d’orientation (les modalités de ce projet de sortie n’ont pour le moment pas été présentées) à main levée, dont le caractère démocratique est contesté par la Confédération. La fédération du Crédit mutuel Massif central, rattachée à Arkéa, n’a pas pris part à cette consultation, car ses dirigeants refusent le projet de sortie du Crédit mutuel.
Il serait erroné de voir dans ce bras de fer le combat de David (Arkéa) contre Goliath (la CNCCM), ou la résistance du village breton (ou gaulois) contre la capitale (nonobstant les consonances celtes du siège) : d’une part, la banque Arkéa est actuellement prospère et s’est bien développée sous la bannière commune du Crédit mutuel ; d’autre part, la volonté émancipatrice de ses dirigeants ne fait pas l’unanimité parmi ses parties prenantes.
Si l’assemblée générale n’a pas eu l’occasion de s’exprimer, les représentants des principaux syndicats de salariés ainsi que les administrateurs du Crédit mutuel enseignant en Ille-et-Vilaine (7 000 sociétaires) ont déjà fait part de leur hostilité à ce projet de séparation et alerté sur ses conséquences, notamment sur le plan commercial et prudentiel, pour la nouvelle entité, qui devrait abandonner la marque « Crédit mutuel ».
Quoi qu’il en soit, cette nouvelle banque ne pourra être mutualiste, car la création d’un nouveau groupe mutualiste nécessiterait une modification de la loi. Or, le gouvernement exclut cette possibilité, estimant qu’il s’agit d’un différend de nature interne. Le modèle économique de la nouvelle banque reste donc à définir, ce qui engendre de nombreuses incertitudes pour les 4,24 millions de clients et sociétaires d’Arkéa et pour ses 9 000 salariés.
Une affaire à suivre, qui, au-delà de ses rebondissements anecdotiques, interroge à ce stade l’architecture des groupes bancaires mutualistes, l’articulation des pouvoirs décisionnels entre le niveau fédéral et le niveau local, le fonctionnement d’une gouvernance équilibrée entre les différentes parties prenantes (managers, administrateurs, salariés et sociétaires, selon le quadrilatère de Desroche) et le poids des individualités au sein des organismes. Au stade suivant, si l’autonomisation d’Arkéa devient possible, voire effective, surgiront de nouveaux questionnements quant aux conséquences économiques et organisationnelles pour la banque sécessionniste, mais aussi pour le groupe bancaire Crédit mutuel, dont l’architecture globale aura été bousculée et qui aura à cœur de recréer très vite un réseau Crédit mutuel en Bretagne et en Aquitaine. De manière générale, c’est bien la question du mutualisme et de la solidarité qui est posée par cette volonté de sécession.