Vers une économie « humaine » ?

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Sous la direction de Laurent Loty, Jean-Louis Perrault, Ramón Tortajada, Desroche H., Lebret L. J., Lefebvre H., Mounier E., Perroux F. Hermann Editeur, 2014, 616 pages.

 

Au moment où de plus en plus de citoyens cherchent à réhumaniser une économie destructrice de ressources naturelles, de richesses humaines et de cohésion sociale, les Actes du colloque « Vers une é­conomie humaine ? », qui revisitent la pensée d’auteurs un peu oubliés aujourd’hui tels que L. J. Lebret (1897-1966), H. Lefebvre (1901-1991), F. Perroux (1903-1987), E. ­Mounier (1905-1950) et H. Desroche (1914-1994), bien connus des lecteurs de la Recma, nous interpellent sur la manière de concevoir cette transformation économique. Les quatre décennies principales couvertes (entre 1930 et 1970), à partir d’une crise économique, sociale et politique vue aussi comme une crise morale et spirituelle, ont en effet produit des pensées non conformistes visant à échapper à l’alternative entre libéralisme et totalitarisme. Puisant leur inspiration à la fois dans le christianisme, l’associationnisme et le marxisme, ces différents penseurs engagés partageaient l’ambition de construire une « définition de l’économie humaine » à partir d’une approche  morale, politique et scientifique.


Après une présentation des « itinéraires de ces cinq personnalités », l’ouvrage, riche et foisonnant, regroupe les communications en quatre autres parties : les origines chrétiennes et socialistes de leurs écrits ; leur rapport aux « pouvoir, économie, institutions » ; leurs conceptions de « la croissance et du développement humain » ; la dernière partie, plus hétéroclite, présentant des moyens recherchés pour activer « cette création collective » (de la planification à la recherche-action), avec quelques digressions dans un but  d’actualisation. Ces analyses révèlent, sous des formes diverses, le même souci de conjuguer recherche et  implication, méthodes d’analyse et méthodes pédagogiques à partir des expériences de la vie quotidienne. A  travers des pratiques et des développements différenciés, elles traduisent la même critique de l’individualisme, du libéralisme, du capitalisme ou du totalitarisme et convergent vers une même finalité : construire une « économie de l’Homme et pour l’Homme », par et pour « tout l’Homme et tous les Hommes ».

Le terme « économie humaine » a été proposé en 1940 par Lebret, qui l’a fait reposer sur trois piliers : « l’idéal communautaire, la hiérarchie des besoins et la solidarité ». Il n’est pas explicitement utilisé par tous, mais ses références sont partagées : la primauté de l’homme sur l’argent, du travail sur le capital, de l’implication et de l’engagement sur l’aliénation et la soumission. L’éco­nomie est donc appréhendée comme science morale, politique et scientifique ; elle ne saurait être laissée à la seule discipline des économistes. les réflexions sur la nature humaine et les critiques sociales sont alimentées par les apports du christianisme (plus indirecte­ment pour Lefebvre), de l’associationnisme, de Fourier à Gide, en passant par Buchez et  Proudhon (plus lointain pour Perroux), et du marxisme (moins exploré par Mounier). Du christianisme, on retiendra la transcendance, la foi dans l’Homme, sa capacité de responsabilité et de fraternité, l’influence de la doctrine du « bien commun » de saint Thomas d’Aquin, fondatrice de la doctrine sociale de l’Eglise (de Léon XIII et Pie XI jusqu’au concile ­Vatican II) ; de l’associationnisme, la nécessité d’une  utopie sociale mobilisatrice et d’une organisation collective ; du marxisme, l’historicité et l’analyse des processus d’aliénation et de domination, plus que d’exploitation, compte tenu de la place accordée à la philosophie et à  l’anthropologie économiqu (chap. 6).

Chacun de ces auteurs a vécu une relation complexe, de continuités et de ruptures, avec les institutions catholiques ou commu­nistes de son époque et a plus ou moins participé à leurs évolutions. Ils s’accordent pour critiquer et refuser l’individualisme libéral, pour dénoncer la réduction du comportement humain à la figure de l’Homo œconomicus, atomisé, atemporel et calculateur. Cet individualisme est le masque de l’aliénation, de la fétichisation (des rapports sociaux en marchandises) et de la mystification, pour Lefebvre.  Il faut distinguer l’individu et la personne, à la fois porteuse d’universalité et de singularité, comme être  social inséré dans des communautés dans lesquelles et par lesquelles il se construit. La transformation de l’homme est donc nécessaire à celle de la société ; responsabilité et émancipation sont indissociables, selon le personnalisme de Mounier.

L’homme économique est un être de besoins qui s’exprime par le double principe de la protestation et de la créativité (Lebret) ; il faut accepter les dissociations de la personne comme celles des pratiques sociales, les conflits de la pensée et de la vie quotidienne (Lefebvre). L’homme coopératif (Desroche) est pris dans les tensions dynamiques entre le moteur de son imagination et le principe de réalité quotidienne. L’étude particulière de la place des femmes (comme « personnes » à part entière par Mounier et comme actrices du développement par Desroche) fait l’objet d’un chapitre distinct (chap. 31), consacré à leur nécessaire reconnaissance dans l’espace public, à la ­valorisation de leurs ressources, savoirs expérientiels et engagements, ainsi qu’à leur participation croissante à des projets collectifs.

Des « passeurs » porteurs de sens critique Ces auteurs partagent une vision optimiste de l’avenir qui ne s’incarne pas dans la notion de progrès ou de croissance, mais dans celle de « développement humain », de « montée humaine », de « développement intégral » pour « tout Homme et tout l’Homme ». L’amélioration du niveau de vie doit se faire principalement par la qualité de vie et la dynamique participative (soit territoriale,  soit nationale). Les alternatives organisationnelles peuvent alors se regrouper dans le projet d’une «  troisième voie » entre capitalisme et commu­nisme, avec néanmoins deux variantes assez distinctes.

• Sur la période 1930-1941, on valorise la profession et la corporation (des pêcheurs pour Lebret), l’économie corporative par la communauté de travail (Perroux, 1938), « expression qui visait à la différencier du corporatisme fasciste » (chap. 17). Il ne s’agit pas de nier la place de l’initiative et de l’épargne privée, du marché et des prix, mais de les insérer dans une démocratie fonctionnelle qui fasse converger les différents intérêts.
• Après la Libération, l’expérience de Vichy et de la guerre les conduit à retrouver la portée de l’utopie  (globale et concrète), de la démocratie économique et sociale, du rôle médiateur des institutions comme le  droit et les contre-pouvoirs (Mounier), du droit à la ville (Lefebvre), de l’action des collectifs auto-organisés  comme les coopératives (Desroche), de la pluralité des organisations. Pour Perroux, la planification, fruit de la « création collective », de la négociation et de la recherche de consensus, permet globalement de redéfinir  le pacte entre l’Etat et la société civile (chap. 26). Elle doit assurer une maîtrise collective (et nationale) de  l’industrialisation, du progrès technique et de l’ouverture des frontières, dont les autres auteurs ont plutôt  tendance à relever les effets aliénants. La diversité de leurs trajectoires et de leurs positionnements explique  sans doute que ces penseurs, fondateurs de revues reconnues (Esprit, Economie et Humanisme, Economie et  Société, Economie appliquée, Tiers Monde...), inlassables « passeurs » au-delà des frontières (en Amérique  latine ou en Afrique) ont eu des disciples, mais n’ont pas fondé d’école. Imprégnés de sens moral et porteurs  de sens critique, marginalisés dans leurs institutions, soucieux d’« indisciplinarité », ils portent l’exigence d’une réelle pensée de l’avenir de l’huma- nité ; mais ils n’ont pas réussi à la formaliser dans une « idéologie  structurée et vulgarisée », du fait de la domination des pensées et méthodologies libérale, keynésienne et marxiste à leur époque. Mais aussi, sans doute, à cause de la survalorisation de la conscience et de  l’engagement humains ainsi que du « bien commun » et de la minoration du rôle de la propriété privée, de la concurrence et des contradictions sociales. De ce point de vue, on peut regretter que les communications  présentées développent peu d’analyse ­critique (hormis sur le corporatisme de Lebret, chap. 11). Leurs pensées restent toutefois de véritables creusets dans lesquels les générations actuelles, soucieuses de la reprise en main de leur vie quotidienne, peuvent puiser une vision, un engagement, des analyses, des méthodologies et des démarches pour construire la nouvelle économie humaine de demain.

Danièle Demoustier