Souffrance en milieu engagé. Enquête sur des entreprises sociales

Pascale-Dominique Russo, Éd. du Faubourg, 2020, 180 pages.

Les entreprises de l’ESS, fondées sur un fonctionnement démocratique de leur gouvernance et très présentes dans les métiers de l’intérêt général ou collectif, attirent de nombreux jeunes désireux de travailler et de s’engager dans des entreprises porteuses de sens. Les conditions de travail, à défaut des rémunérations, ont la réputation d’y être meilleures, et le secteur, qui rassemble 200 000 associations, coopératives et mutuelles, apparaît – à tort sans doute –, un peu préservé des aléas de l’économie de marché et de sa dureté.
Le thème de la souffrance au travail dans ces entreprises ne s’imposait pas au départ comme une évidence, en raison même de leur mode de fonctionnement et des secteurs d’activité dans lesquelles elles opèrent. Et pourtant, une foisrefermé, ce livre s’avère utile et même nécessaire : il aborde des questions jusqu’ici considérées comme taboues ou marginales car liées à des dysfonctionnements qui seraient par nature exceptionnels ou inhérents à des comportements de personnes atypiques. Cet ouvrage est un livre de témoignages et non  une analyse sociologique ou théorique de la souffrance au travail en milieu engagé. Le titre même peut interroger : si, à l’évidence, des associations humanitaires méritent le qualificatif d’« engagées », à quelles conditions peut-il en être de même pour une mutuelle d’assurance avec une dizaine de milliers de salariés ?

L’auteure, elle-même salariée pendant plusieurs années de la mutuelle Chorum, qui a été le théâtre de phénomènes de souffrance au travail, n’a pas de prétention à l’exhaustivité, mais recueille des témoignages dans quelques entreprises associatives anciennes, comme  la Croix-Rouge, ou plus récentes, comme le groupe SOS, ou encore une importante mutuelle telle que la Macif. Plusieurs dimensions et  situations susceptibles de conduire au mal-être des salariés sont identifiées et interrogées : la concurrence devenue règle générale, y compris dans le secteur social ou humanitaire, en porte une grande part, mais c’est également le rôle des conseils d’administration qui est questionné : que signifie leur silence sur les ressources humaines de l’entreprise associative ?
Une première ambiguïté tient sans doute à la compréhension de la portée du fonctionnement démocratique. Si, dans les Scop, se superposent fonctionnement démocratique et place des salariés, tel n’est pas  le cas dans les autres entités, coopératives, mutualistes et associatives, contrairement à ce qui est souvent énoncé. Une certaine instrumentalisation des salariés peut y être rencontrée, en raison même du choix de ces derniers de travailler dans une entreprise de l’ESS. Cette « servitude volontaire » décrite dans l’ouvrage, rencontre également l’impensé de la relation salariale, notamment dans les associations, pour reprendre les termes de Nadine Richez-Battesti. En pratique les conseils d’administration interviennent rarement dans les relations avec les salariés, ce domaine relevant de la compétence et des prérogatives du directeur ou de la directrice générale de l’association. Or, le risque d’image généré par des pratiques néfastes devrait à soi seul conduire le conseil d’administration à se préoccuper de ce sujet, mais c’est rarement le cas !
Le deuxième axe mis en évidence est celui de l’effet délétère de la concurrence dans le monde associatif, où la subvention a peu à peu été remplacée par les appels d’offres et les mises en concurrence. Souvent, le moins-disant l’emporte, et s’ensuit une pression intensifiée sur les salariés, leurs performances, leur charge de travail, qui génère une souffrance renforcée par le sentiment de mal faire son travail auprès des usagers et des bénéficiaires des services de l’association. Or, une des attentes essentielles des salariés de ce type d’organisation est d’avoir le sentiment de faire quelque chose d’utile et d’assurer une réelle qualité du travail réalisé. Le passage par le tamis de la concurrence a, entre autres, pour  effet de nier la créativité associative et l’innovation sociale qui lui est souvent associée, et de les engager dans la voie d’une standardisation des services proposés aux populations fragiles.
Certains groupes associatifs assument pleinement cette stratégie concurrentielle qui s’accompagne d’une croissance accélérée : tel est le cas du groupe SOS, passé de 2 000 salariés à 18 000 en moins de dix ans. Ce cas est un peu particulier car il s’appuie non sur un projet collectif, mais sur une instrumentalisation  de la forme associative pour mener à bien un projet d’entrepreneuriat social. Le groupe rachète des établissements hospitaliers, des Ehpad, notamment, et se comporte comme le ferait un acteur capitaliste. Le pouvoir réel est détenu par un petit noyau de personnes, et une organisation juridique autour d’un GIE qui gère les flux financiers entre les structures verrouille l’ensemble. Les salariés vivent au gré des rachats et des restructurations qui s’ensuivent, contraints parfois de renoncer à ce qui faisait la qualité et l’originalité de leur travail.
Autre association au sein de laquelle la stratégie de croissance crée des remous : France terre d’asile, passée de 50 collaborateurs en 1990 a plus d’un millier aujourd’hui. Un procès aux prud’hommes a été perdu par l’association. Tout autre est la situation d’Emmaüs Solidarité : le choix de cette association est de faire monter en compétences et de professionnaliser des compagnons qui ont souvent connu la rue. Et la rencontre avec les professionnels salariés n’est pas toujours simple et nécessiterait sans doute une politique de ressources humaines appropriée pour que tous vivent le mieux possible ce projet original initié par l’Abbé Pierre, le fondateur d’Emmaüs.

La Macif, célèbre mutuelle d’assurance, qui compte 10 000 salariés, a aussi été conduite à prendre le virage de la concurrence et à se  rapprocher d’une mutuelle de prévoyance, Aesio. Ses salariés, au régime de 31 h 30 hebdomadaires depuis 1999, sont désormais soumis à des plans d’adaptation successifs qui ne sont pas sans laisser de traces, y compris  des mises en garde de l’inspection du travail et une augmentation du temps de travail – très atypique.

L’ouvrage se conclut par des exemples vertueux, comme le prix Waldeck du Mouvement associatif qui récompense les pratiques associatives exemplaires de gouvernance et de politiques de ressources humaines. Il encourage aussi à penser l’alliance entre professionnalisme et engagement, et l’on ne peut que souscrire à cette invitation.

Chantal Chomel


Ouvrage en vente au format numérique : https://editionsdufaubourg.fr/livre/souffrance-en-milieu-engage