Prix de thèse de l’Addes : l’essor des recherches en gestion et sous contrat Cifre

Pour clore la quatrième édition de ce forum, l’ensemble des représentants de l’ESS, des gouvernements locaux et régionaux, de réseaux et d’autres partenaires se sont engagés dans une résolution en plusieurs points :
• poursuivre la coconstruction et le co-développement de politiques publiques et affirmer le rôle central que joue chacun d’entre nous pour surmonter les principaux défis auxquels sont confrontées nos villes et communautés ;
• prioriser et poursuivre nos efforts pour soutenir et financer les processus et les forums qui rassemblent et coordonnent les contributions de la société civile ;
• reconnaître et soutenir la recherche qui identifie les besoins et l’expertise des entités de l’économie sociale et mesure leur impact, en vue d’améliorer les connaissances des acteurs à tous les niveaux et de favoriser la diffusion des meilleures pratiques ;
• plaider pour que les États membres demandent une résolution de l’ONU sur l’économie sociale et solidaire ;
• collaborer davantage au développement des liens entre les territoires urbains et ruraux, et œuvrer à une plus grande cohérence des politiques à tous les niveaux de gouvernement (local, régional, national et international) ;
• mobiliser des financements éthiques, alternatifs et solidaires ainsi que l’épargne locale pour soutenir le développement ultérieur de l’économie sociale ;
• améliorer les pratiques environnementales pour les rendre plus transparentes dans les circuits de production-consommation afin de générer une transition juste et écologique nécessaire.

Créé en 1986, le prix de thèse de l’Addes (Association pour le développement des données sur l’économie sociale) est remis à l’occasion de chacun des colloques de cette association et constitue un moment privilégié pour prendre la mesure des tendances dans le domaine de la recherche en économie sociale et solidaire. Pour l’édition 2018, seize thèses de doctorat ont été prises en considération, soutenues dans différentes universités françaises : EHESS (École des hautes études en sciences sociales, Paris), Paris-1, Paris-2, Paris-Est (trois thèses), Paris-Nanterre, École polytechnique Paris-Saclay, les universités de Bourgogne, de Bretagne occidentale (deux thèses), de Lille, de Poitiers, de Rennes, de Clermont-Ferrand, de Toulouse et l’IAE (Institut d’administration des entreprises) de Lille. Trois de ces travaux ont fait l’objet d’une cotutelle respectivement avec le Canada, l’Italie et les États-Unis. Les travaux des postulants ont été évalués par les dix membres du jury du prix de thèse de l’Addes, issus eux aussi de disciplines et d’universités différentes, trois d’entre eux étant en poste à l’étranger.
Ces thèses s’inscrivent dans des champs disciplinaires différents et ne sont pas toutes réalisées dans des laboratoires de recherche intégrant une spécialisation en ESS. On observe cependant la place croissante des recherches en sciences de gestion (sept), qui représentent près de la moitié des candidatures reçues. Quatre concernent la sociologie, deux les sciences économiques, une l’histoire, une le droit et une l’information et la communication. On retient aussi le développement de travaux bénéficiant du soutien financier du dispositif Cifre, qui a pour objectif de favoriser le développement d’une recherche partenariale public-privé et de placer les doctorants dans des conditions d’emploi, puisqu’ils sont à mi-temps en milieu professionnel. Cinq des thèses reçues (majoritairement en gestion) ont été réalisées dans ce cadre.

Deux recherches sur la France, une sur les Etats-Unis
Trois thèses se sont particulièrement distinguées : l’une en sociologie, une autre en gestion et une enfin en histoire. La première, de Jean-Baptiste Paranthoen, a été réalisée à l’université de Bourgogne, en lien avec l’Inra, sur l’organisation des circuits courts dans l’agroalimentaire. Cette excellente étude se situe à la frontière entre sociologie économique et sociologie politique. L’analyse repose sur une méthodologie riche et originale mêlant documents d’archives, entretiens avec un large éventail d’acteurs et exploitation de données statistiques provenant du recensement agricole. On pourrait lui reprocher de peu parler d’ESS puisque cette dernière n’est pas considérée comme objet explicite de son étude, mais le regard à la fois distancié et engagé de Paranthoen montre bien comment la construction des circuits courts repose sur des problématiques (engagement militant, interaction avec les pouvoirs publics, expérimentation et diffusion d’innovations sociales) qui sont familières à l’ESS et impliquent d’ailleurs le plus souvent des organisations de l’ESS (associations et coopératives en particulier). On aurait toutefois aimé que l’auteur développe une réflexion plus soutenue sur cette relation entre circuits courts et ESS, qui marque à la fois une continuité et une rupture, en particulier en référence au rôle joué et à la vision portée par certaines coopératives agricoles. La thèse en sciences de gestion de Julien Kleszczowski a été soutenue à Paris-Saclay et porte sur une question particulièrement délicate : l’évaluation de l’impact social (EIS) dans les organisations à but non lucratif. Sur un thème d’actualité, cette recherche rend parfaitement compte du travail de recherche-action accompli dans le cadre d’une bourse Cifre avec les Apprentis d’Auteuil. À partir d’une imposante revue de la littérature sur le sujet, Julien Kleszczowski développe une analyse critique des principales expérimentations d’EIS. Sa réflexion le conduit à proposer un stimulant modèle d’évaluation de l’impact social dont il sera intéressant de voir les applications concrètes qu’il va générer.
C’est à Alexia Blin que le jury a décidé d’attribuer le prix de l’Addes. Cette thèse en histoire soutenue à l’EHESS représente un travail considérable (près de 800 pages) dont l’ampleur et la portée sont bien plus larges que ne pourrait le laisser penser la délimitation spatio-temporelle indiquée dans son titre : « Politiser l’entreprise, une histoire des coopératives dans le Wisconsin entre les années 1870 et les années 1930 ». Très bien écrite et habilement construite selon un plan à la fois chronologique et thématique, elle apporte des connaissances empiriques très précieuses sur un sujet largement ignoré et permet ainsi de comprendre que l’absence d’un puissant mouvement coopératif aux États-Unis ne signifie pas pour autant l’absence de coopératives. On y apprend qu’une première loi sur les coopératives est votée dans le Michigan dès 1865 (soit deux ans avant la première loifrançaise). Dans le Wisconsin, coopératives agricoles, de production, de commercialisation et de consommateurs se développent de manière importante durant la période charnière entre les deux siècles qu’étudie la thèse. Ce qui a séduit le jury, c’est que, au-delà de son intérêt historique, le travail réalisé par Alexia Blin offre un éclairage utile pour des réflexions très actuelles sur l’entreprise et les différentes conceptions de son objet social. Il montre également le rôle primordial que peut avoir le milieu académique (ici l’université du Wisconsin) dans la connaissance, notamment statistique, mais aussi la promotion des organisations de l’ESS, rejoignant ainsi l’une des préoccupations majeures de l’Addes.

Éric Bidet et Nadine Richez-Battesti