L’ESS au Forum social mondial de Tunis

Nous publions ici un témoignage sur une initiative menée par un collectif de jeunes inspirés par les principes de l’ESS au sein du Forum social de Tunis. Leur approche originale, résolument transfrontalière, allie à la fois créativité et pragmatisme. Une démarche à suivre…

Des rencontres du Mont-Blanc au FSM de Tunis

Le groupe «Avec les jeunes pour l’ESS» a été créé en avril 2012, dans le cadre de l’atelier «Economie sociale et citoyenneté: éducation, jeunesse, intégration » mis en place lors de la cinquième édition des Rencontres du Mont-Blanc, en 2011. Il réunit des jeunes dirigeants ou futurs dirigeants de l’économie sociale et solidaire de moins de 35 ans, de dix-sept nationalités différentes représentant tous les continents. Ses objectifs sont de permettre aux membres de prendre confiance entre pairs, afin de témoigner de la réalité, en partant du principe qu’il est possible d’agir pour réorienter l’économie et, surtout, « construire ensemble », ce qui répond à la définition même de la coopération. Après avoir réalisé un article collectif, intégré au livre des Rencontres du Mont-Blanc(1), nous avons décidé de participer au Forum social mondial (FSM) de Tunis, qui s’est tenu du 26 au 30 mars 2013, et d’y mener des ateliers. L’idée de nous retrouver lors d’un événement symbolique pour l’engagement citoyen était d’organiser ensemble des activités afin de mieux nous connaître et de pouvoir échanger avec d’autres personnes venues s’informer au FSM.

La délégation était composée de huit membres du groupe appartenant à quatre nationalités: chilienne, colombienne, fran- çaise et marocaine. Sur place, nous avons été rejoints par Mauricio, Mexicain, qui a vu dans nos activités une source d’inspiration pour son projet de création d’entreprise d’économie solidaire, et nous avons également rencontré des porteurs de projet tunisiens.

Pour une économie de l’émancipation

Quel est le lien entre l’ESS et le FSM, événement d’envergure internationale? Au cours des dernières années, les alternatives développées par l’ESS ont montré leur capacité à créer des emplois et à générer une richesse plus équitable et plus humaine. La dimension internationale de cette économie se manifeste par la création de plusieurs associations et réseaux internationaux qui s’occupent de sa promotion. La douzième édition du FSM était une opportunité, pour les adeptes de cette nouvelle manière de faire de l’économie et d’entreprendre, d’organiser des activités à destination d’un public issu de plusieurs nationalités. Sur un total de 1793 activités proposées, une trentaine étaient en relation avec l’ESS. Certes, cela représente à peine 1,7 % du total des activités, mais leur visibilité n’était pas négligeable. Les thématiques proposées tournaient généralement autour de la sensibilisation aux principes et aux valeurs de l’ESS et de son rôle dans la démocratie économique et dans la souveraineté alimentaire. Il s’agissait de permettre aux intervenants dans ces domaines de partager leurs expériences.

Une assemblée de convergence s’est tenue, dans le cadre des activités du Ripess au FSM (www.ripess.org), le 29 mars, pour discuter sur le thème «Comment renforcer la coopération solidaire entre acteurs pour transformer à grande échelle le modèle de développement, du local au global? ». Les participants de l’assemblée ont affirmé « que l’ESS et ses formes diverses de par le monde représentent l’alternative au système économique capitaliste mondialisé. C’est une économie conçue par les citoyens et pour les citoyens dont l’objectif est d’assurer démocratiquement un niveau de vie décent et la souveraineté alimentaire des peuples, tout en préservant les ressources naturelles actuellement détruites et gaspillées. [L’ESS] est une économie de l’émancipation qui permet aux peuples, notamment les femmes, qui en sont des actrices majeures, de maîtriser leur destin en éradiquant la pauvreté et en rétablissant pour chacun des droits à une vie digne ».

L’assemblée de convergence a appelé l’ensemble des citoyens à s’organiser collectivement pour peser sur les pouvoirs publics à tous les échelons, du local à l’international, de façon à les engager à réorienter leur politique économique vers une économie qui place la primauté de l’humain sur celui du capital.

Les actions menées par les jeunes

Deux ateliers ont été mis en place par le groupe « Avec les jeunes pour l’ESS ». La première activité avait pour objectif de retracer les itinéraires de plusieurs jeunes entrepreneurs en ESS. Cet atelier interactif a suscité l’intérêt de personnes de nationalité différente, parmi lesquelles des représentants d’organismes qui opèrent dans les domaines de l’ESS et de la jeunesse. Le public a pu être acteur et co-construire l’atelier avec les organisateurs. Divers témoignages ont mis en avant la difficulté d’entreprendre en ESS dans le contexte tunisien actuel, notamment la quasi-absence de cadres législatifs pour les différentes structures du secteur. Pourtant, ces barrières n’empêchent pas les jeunes de lancer des initiatives innovantes d’entrepreneuriat en équipe, porteuses d’espoir et en cohérence avec les thèmes fondateurs de la Révolution tunisienne, en l’occurrence la dignité, la liberté et l’emploi.

La seconde activité avait pour objectif d’envisager le théâtre comme un outil d’expression autour des principes de fonctionnement de l’ESS. Elle a rassemblé une vingtaine de participants qui, pour la majorité d’entre eux, n’étaient pas des praticiens de la scène. Le but de cet atelier pratique était d’appréhender une technique théâtrale, puis de réaliser un numéro sur un thème commun. Le professionnel du théâtre Gonzalo Ortiz, membre du groupe et facilitateur de l’atelier, a proposé d’utiliser la technique du geste, qui permet de surmonter les barrières de la langue.

Trois groupes de travail se sont formés, en vue d’aboutir à une réalisation collective. Il s’agissait d’amener les participants à vivre, dans un espace réduit et dans un temps réduit, certaines des interactions qui doivent être présentes dans les structures de l’ESS. Cet exercice a permis d’expérimenter les valeurs telles que le partage du pouvoir, la coopération, le respect de l’autre, la communication, le courage et l’engagement, l’ancrage et l’adaptation à l’espace, tout cela motivé par la créativité. Cette pratique de sensibilisation, véritablement innovante, ne figurait dans aucun autre atelier organisé au sein du FSM.

Le passif coopératif de Ben Ali et les sociétés mutuelles d’aujourd’hui

Le jour suivant, nous avons visité deux sociétés mutuelles de base, de services agricoles, dans la commune de Nabeul. Objectif: découvrir quelques modèles d’ESS en Tunisie et comprendre leur fonctionnement. Le pays a vécu une expérience douloureuse dans les années 60, avec une politique gouvernementale axée sur le collectivisme, et donc une adhésion obligatoire des agriculteurs et des producteurs à ces structures coopératives. Dans la conscience collective, le terme « coopérative » rappelle cette époque, vue comme un échec par de nombreux Tunisiens. C’est la raison pour laquelle il a été remplacé depuis 2005 par celui de société mutuelle, qui ne reprend pas exactement les principes coopératifs internationaux. Actuellement, bien qu’aucun statut ne soit prévu par la loi tunisienne pour les coopératives et malgré le traumatisme persistant au niveau national, se manifeste une volonté de faire revivre le modèle coopératif avec ses principes et ses valeurs. D’ailleurs, les jeunes ont pris l’initiative de contacter un collectif d’avocats tunisiens afin de lancer le processus de législation en la matière.

Le FSM a pris fin et nous avons appris à nous connaître mutuellement. Il s’agissait de la première activité à laquelle nous avons participé en tant que groupe. Nous avons pu tisser des liens avec des jeunes Tunisiens, devenus aujourd’hui des membres de notre groupe. Enfin, un film a été réalisé par la délégation comme synthèse de notre participation au FSM et pour servir de moyen à la sensibilisation à l’ESS.

Laura Ortiz (CAE Yapluka), Marion Rousseaux (id.), Omar El Jid (doctorant ESS et développement, Ibn Zohr, Agadir)


(1) «L’enjeu de la formation en ESS », in Thierry Jeantet (dir.), L’économie sociale et solidaire, une rencontre aux enjeux internationaux, Le Manuscrit, 2013.


Texte paru dans la Recma n°329 de juillet 2013