Le modèle économique associatif

Le modèle associatif n’échappe pas à la rationalisation des charges et à la diversification des revenus, d’autant plus que la tendance est à la réduction des financements public. Un article de Julien Fournier du 19/04/2012 pour le Nouvel économiste.

Les financements publics perçus par les associations ne cessent de diminuer. Ce fait nouveau, qui fragilise une partie du secteur, les amène à repenser leur modèle économique et à étudier différentes alternatives de développement : certaines directement financières – diversification des ressources, intégration des excédents et constitution de fonds propres , ouverture à davantage d’activités marchandes –, d’autres plus organisationnelles – fusions, mutualisation de moyens… Parmi les enjeux majeurs de cette évolution, la quête d’une vraie autonomie structurelle, base d’un développement pérenne. Et une révision du rapport au monde de l’entreprise, sans pour autant en recopier le modèle, ni oublier les objectifs originels des associations.

Pour les associations, c’est une situation inédite qui se présente. Les financements publics ne cessent de diminuer. Jusqu’ici, la part de l’Etat avait certes tendance à baisser, mais elle était compensée par l’implication des collectivités territoriales. Ce n’est plus le cas. Si aucune donnée chiffrée officielle sur le sujet n’est disponible, le ressenti, les enquêtes des spécialistes du secteur et le constat fait par les acteurs du monde associatif vont tous dans le même sens.

“Notre réseau nous explique qu’il est de plus en plus difficile de récolter des financements publics, précise Marie-Carmen Carles, directrice du développement des ressources au Secours Catholique. En 2011, nous avons pu constater un fort recul sur les subventions France, passées de 8,8 millions en 2010 à 7,8 millions l’année suivante.” Comment expliquer cette évolution ? Hugues Sibille, vice-président du Crédit Coopératif, revient sur les grandes tendances de ces dernières années : “Le budget associatif français est de 70 milliards d’euros. Il a été en croissance régulière jusqu’à aujourd’hui, mais avec des mutations internes et structurelles. L’Etat s’est progressivement désengagé : il est passé de 15 % à 10 % du total. Les 5 % que l’Etat a laissés ont été repris dans les dix dernières années par les collectivités territoriales.”

Globalement, le budget associatif a pu se maintenir, d’autant plus que pour l’équilibrer, les associations ont commencé à rechercher des ressources privées. Or depuis 2010-2011, les collectivités territoriales se désengagent à leur tour ; le budget des associations ne souffre pas seulement d’un manque de croissance : il est en baisse. Pour la première fois, des suppressions d’emploi ont frappé le monde associatif, près de 30 000 en 2011 selon Hugues Sibille. Un véritable tournant.

Viviane Tchernonog, chargée de recherche au CNRS dans le domaine de l’analyse économique des associations, précise les raisons du désengagement progressif des acteurs publics : “Les financements de l’Etat avaient baissé en raison de la décentralisation et du contexte de déficit public. La crise a accéléré cette évolution car les finances étatiques ont été directement touchées. Du fait de leur structure fiscale, les collectivités n’ont pas été frappées immédiatement, mais deux ans après. Les conseils généraux, qui constituent un partenaire de plus en plus important pour les associations, n’ont pas pu suivre suffisamment et compenser la baisse des financements de l’Etat”.

La prise de conscience de cette situation nouvelle, qui remet profondément en question le modèle économique associatif, entraîne chez les acteurs du secteur un certain pessimisme en même temps qu’un changement de mentalité. “Les associations ont dorénavant à l’esprit que cette baisse est durable, analyse Yannick Blanc, président de la Fonda, think tank consacré au mouvement associatif. Il y a déjà eu des crises, mais c’est la première fois que j’observe cela. L’idée qu’il va falloir se mettre, stratégiquement, dans une position où l’on va anticiper, préparer et essayer de gérer le changement de modèle économique en intégrant cette baisse durable des financements publics, est acceptée.”

Selon une enquête de la Fonda, 78 % des acteurs du secteur estiment d’ailleurs que l’Etat aura un rôle marginal d’ici à 2020 dans son partenariat avec le monde associatif. Fragilisation, voire disparition des plus petites structures, mise en péril d’un emploi déjà précaire. Même si la situation n’est pas encore dramatique et que les financements publics sont loin d’avoir disparus– Hugues Sibille rappelle que cette diminution, bien réelle, n’en reste pas moins relative, et que l’Etat, les collectivités territoriales et les organismes sociaux continuent de financer la moitié du budget associatif global –, les enjeux pour les associations sont majeurs.

Chemins de traverse

Alors comment s’adapter afin de pallier cette baisse des financements publics ? Comment les associations peuvent-elles enrayer ce mouvement, pour non seulement ne pas sombrer, mais pouvoir également continuer à se développer et atteindre leurs objectifs ? Si, comme le note en souriant Marie-Carmen Carles du Secours Catholique, “il n’y a pas de solution miracle”, il existe toutefois un nombre conséquent de pistes de réflexion. Concernant l’aspect financier, trois sont particulièrement intéressantes.

La première, et la plus importante, est la diversification de leurs produits et de leurs recettes. “Le terme de ‘diversification’ est essentiel, analyse Hugues Sibille. Il faut la poursuivre et surtout arrêter de croire aux miracles : il s’agit de travailler dans plusieurs directions à la fois, y compris en diversifiant les financements publics, plutôt que de chercher un seul mécène pour remplacer les financements perdus.” Pour cela, il est impératif d’agir sur un ensemble d’aspects plutôt que sur un seul point.

“Si l’association perçoit des cotisations, détaille le vice-président du Crédit Coopératif, il faut essayer de les accroître, et d’en augmenter un peu le montant. Si elle a la possibilité de vendre des services, elle peut essayer, désormais, d’en facturer certains qui étaient auparavant gratuits.” Enfin, troisième voie possible pour accentuer cette diversification des ressources, les levées de fonds dans le cadre du mécénat, qui peut lui aussi prendre des formes tout à fait différentes. Le mécénat d’entreprise, par exemple, présente des marges de progression réelles, et n’est pas uniquement l’affaire des grandes entreprises du CAC 40.

Les PME peuvent en effet constituer des partenaires mécènes importants pour le secteur associatif : elles se connaissent, sont sur un même territoire, un même bassin économique et de vie… Le dirigeant d’une PME qui se porte bien peut être sensible à la cause d’une association locale, en particulier dans le domaine de la solidarité et du social, et ces dernières doivent davantage aller vers les entreprises. En ayant, bien sûr, conscience de cette limite : quand la crise est là et que la PME souffre, celle-ci sera amenée à réduire son mécénat, et les variations pourront être plus importantes que dans le cas des financements publics.

Du côté de l’association Aides, Christian Andreo, directeur des actions nationales et de la collecte de fonds, estime également cette diversification des ressources “fondamentale” : “Non seulement elle permet une plus grande sécurité en ne mettant pas tous ses œufs dans le même panier, mais elle est une manière de cultiver l’indépendance de l’association, par rapport au public comme au privé. Par exemple, nous avons des partenariats avec l’industrie pharmaceutique. Compte tenu de l’objet de Aides, cela pourrait être problématique. Mais ils ne représentent que 0,60 % de notre budget : dès lors, il serait difficile de nous faire des procès pour dépendance ! Mais il est vrai que ça peut être plus difficile à gérer pour des structures de petite taille.”

Seconde piste à étudier : travailler sur les formes d’épargne et les systèmes proches pouvant générer des ressources. “Côté donateurs, les livrets d’épargne solidaire sont une piste qui est utilisée depuis plusieurs années”, explique Hugues Sibille. Si, par exemple, un donateur potentiel possède un livret d’épargne et qu’il génère 2 % d’intérêts, il peut décider qu’1 % sera reversé à une association de son choix. L’intéressé conserve alors son épargne mais une partie des intérêts est affectée au monde associatif. Ces formes de solidarité sociale tendent à se développer. Autre exemple en pleine expansion : le micro-don.

Sur une fiche de paie, tout ce qui est au-dessus d’une certaine somme est reversé à une association (les centimes, par exemple). Enfin, autre aspect en développement pour ce type de financements : les dons par Internet. S’il est moins développé que dans d’autres pays comme les États-Unis, ce système permet également de toucher les particuliers qui peuvent ainsi directement financer les structures de leur choix. Marie-Carmen Carles, directrice du développement des ressources au Secours Catholique : “Les nouveaux outils et supports comme le Web constituent une approche des donneurs potentiels que nous cherchons effectivement à développer, car elle est beaucoup plus réactive.”

Enfin, concernant l’aspect financier, une troisième piste de réflexion peut permettre de pallier la baisse des financements publics : que les associations qui se portent assez bien et réalisent des excédents puissent les conserver et les mettre en réserve pour développer leurs fonds propres. Sur ce point, la balle est à mi-chemin du camp des structures associatives et de celui des pouvoirs publics. Hugues Sibille : “On a constaté depuis quelques années un mécanisme regrettable. Prenons un exemple : si une association reçoit 100 de subventions et qu’on constate à la fin de l’année qu’elle a fait des excédents, mettons 10, alors l’année suivante, les pouvoirs publics ne lui donneront que 90.”

Une tendance que le vice-président du Crédit Coopératif juge dramatique, car elle n’encourage pas la bonne gestion. D’autre part, si cet excédent est mis en réserve, il permet de nourrir la trésorerie, et donc à l’association d’être moins dépendante des aléas de la conjoncture au cas où la situation se détériorerait. “Il y a une revendication à mener sur la notion d’excédent raisonnable, conclut Hugues Sibille. La puissance publique doit cesser de considérer comme anormal qu’une association en dégage : ça ne constitue pas une raison de lui supprimer une partie des subventions les années suivantes.”

Quant à l’ouverture à davantage d’activités marchandes, celle-ci reste discutable – et discutée – et dépend grandement du secteur d’activité de l’association. Dans le cadre de l’économie sociale et solidaire, la marge de manœuvre, comme le rappelle à juste titre Christian Andreo, reste très limitée, puisqu’en dehors de proposer des t-shirts à la vente, une structure comme Aides ne dispose pas d’un grand nombre d’alternatives.

Cette évolution n’est, en outre, pas forcément souhaitable. Yannick Blanc, président de la Fonda : “Pour certains secteurs du monde associatif, comme la culture (billetterie…), cela se fait depuis longtemps. Mais d’autres doivent, au contraire, être protégés des logiques du marché. Je pense au secteur de la formation, du périscolaire, du soutien scolaire”. Un point de vue partagé par Viviane Tchernonog : “Cette marchandisation risque d’avoir des effets pervers. Il ne faudrait pas que cela amène les associations à privilégier les rapports avec des populations solvables et à négliger les autres. C’est à l’opposé de leur raison d’être. Vendre n’est, à l’origine, pas leur objet”.

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