L’Association d’économie sociale consacre ses Journées 2018 à la question des ressources

Les Journées annuelles de l’Association d’économie sociale (AES), créée en 1979, sont des moments de présentation et de discussion des travaux académiques de la communauté des chercheurs en économie sociale. Le champ couvert est en réalité plus large que celui de l’économie sociale et solidaire (ESS) telle qu’elle est aujourd’hui conçue. Il inclut en effet l’économie et la socioéconomie du travail, de la santé, de l’éducation et de la protection sociale.
La 38 e édition de ces Journées s’est déroulée à l’université Lumière-Lyon 2 les 6 et 7 septembre 2018, organisée par une équipe d’enseignants-chercheurs et de chercheurs de plusieurs laboratoires de disciplines différentes : Triangle (UMR 5206), le centre Max-Weber (UMR 5283), Coactis (EA 4161) et le Cercrid (UMR 5137), auxquels s’est jointe la Chaire d’entrepreneuriat en économie sociale et solidaire de Lyon 2. Cet événement a été précédé des « Doctoriales », une demi-journée destinée aux doctorants qui, en rassemblant une quinzaine de participants dans les locaux de Sciences Po-Lyon, a illustré la variété et le dynamisme de la jeune recherche en économie sociale. Plusieurs revues du champ leur ont été présentées, dont la Recma. La reconnaissance académique moindre des revues ouvrant leurs colonnes à des travaux pluridisciplinaires, incluant des textes non académiques et rédigés en langue française, a été souligné comme un obstacle potentiel pour de jeunes chercheurs impatients de constituer un dossier de publications valorisable selon les canons de leur discipline.

Financer la protection sociale et l’ESS
Pour ces Journées 2018, les organisateurs ont souhaité interroger les politiques publiques dans le domaine social ainsi que l’économie sociale et solidaire sous l’angle des ressources, de leur nature et de leurs conséquences. Depuis les années 2000, ces deux secteurs ont en effet connu des mutations accélérées. Les politiques publiques du domaine social ont été rationalisées sous l’empire du new public management et font désormais l’objet d’exigences accrues du point de vue financier. Leur externalisation pourrait consolider l’ESS, si toutefois cette dernière n’était pas en même temps soumise à des contraintes financières importantes et au développement de la concurrence par l’extension des marchés publics au détriment du subventionnement.
Par ailleurs, la révolution numérique a fait apparaître des possibilités nouvelles d’obtention de ressources (notamment par la finance participative) et un cadre intellectuel renouvelé autour des communs, conduisant à repenser un certain nombre d’activités dans un cadre non marchand. C’est ainsi que la question des ressources est devenue une problématique majeure commune à l’ESS et au domaine social.
Lors des Journées, deux tables rondes plénières ont été organisées pour approfondir ces transformations : la première sur l’économie sociale et solidaire, la seconde sur la protection sociale. Pour le champ de l’ESS, les ouvertures permises par la Loi Hamon ont été soulignées, de même que la diversité des dispositifs de financement et leur éparpillement à de multiples niveaux et auprès de multiples intervenants, éparpillement qui freine toute compréhension globale des possibilités. Des inquiétudes ont été exprimées notamment sur l’émergence des contrats ou obligations à impact social, qui semblent porter une forme de retrait de l’action publique au bénéfice d’acteurs privés... moyennant un coût potentiellement supérieur à celui de l’action publique directe. Quant à la protection sociale, le diagnostic de perspectives plutôt favorables en termes d’équilibre financier global du système de protection sociale n’a pas suffi à lever des inquiétudes liées à la transformation des modalités de financement et à la dégradation du système de santé publique.

Un élargissement du point de vue
Cette question du financement, qui n’avait pas été le sujet principal des Journées de l’AES depuis 1991, a été abordée avec un élargissement du point de vue. Les seize textes édités dans les Actes de ces Journées, dans la collection des Cahiers du Cirtes (Presses universitaires de Louvain), le reflètent. Sous le titre Tensions sur les ressources. L’économie sociale en recomposition, Jérôme Blanc, Émilie Lanciano et Damien Sauze ont organisé les contributions sous l’angle des ressources et des rapports d’acteurs. Trois grandes catégories de ressources et de logiques institutionnelles sont en particulier mises en avant : le marché, la redistribution et la réciprocité, selon les termes couramment employés pour aborder les formes d’intégration définies par Karl Polanyi. Chacun de ces domaines fournit un ensemble de ressources qui relèvent de rapports entre acteurs souvent très différents : transactions marchandes pour le premier (y compris par les achats publics), subventionnements et allocations pour la deuxième (y compris provenant d’acteurs privés tels que des fondations), dons et contre-dons pour la troisième (y compris le bénévolat). Lorsque cette grille simple est appliquée à la protection sociale et à l’ESS, on peut observer l’existence d’hybridations et leurs transformations. La première partie de ces Actes souligne ainsi le rôle de la réciprocité et des communs. Mais on peut observer également l’ampleur des bouleversements des rapports historiques de l’ESS à l’État (seconde partie) ainsi que la soumission croissante des politiques sociales en matière d’emploi, de santé et de vieillissement aux contraintes marchandes.

Jérôme Blanc