De la mise en réseau aux holdings coopératifs financiers : nouveau paradigme et gouvernance

Organisée par le Centre européen de recherche en microfinance (Cermi), faculté Warocqué d’économie et de gestion (UMH), une table ronde s’est tenue à Mons (Belgique), le 5 décembre 2008, autour de Daniel Côté. Professeur de l’Ecole des hautes études commerciales de Montréal, celui-ci est connu pour ses travaux sur le concept de « nouveau paradigme coopératif », notamment en lien avec les coopératives de services financiers au Québec(1). Cette réunion visait à approfondir la problématique de la croissance des coopératives d’épargne et de crédit dans les pays du Sud au travers d’un parallélisme avec les banques coopératives au Nord.

La triple dimension coopérative 

Daniel Côté a exposé la « triple dimension » des coopératives, à la fois associative et entreprise, en relation concurrentielle avec des structures non coopératives. Cette présentation a mis en évidence la « crise identitaire » des grands réseaux coopératifs et des mécanismes mobilisés pour refonder, dans un contexte de forte concurrence, un équilibre coopératif développé autour d’un modèle managérial performant, mais aussi des valeurs et des finalités réaffirmées dans la pratique des organisations. A partir de nombreux exemples, D. Côté a présenté des « pratiques d’affaires » différenciées visant à maintenir les utilisateurs les moins rentables dans la stratégie de l’entreprise (subventions croisées entre différents segments de clientèle). D’autres exemples ont illustré des initiatives en matière de formation des membres, de responsabilité sociale vis-à-vis des employés (« employeur de choix »), d’investissement social dans la communauté (développement local) ou de participation des membres, depuis les études de satisfaction (« promesse-client ») jusqu’à la constitution d’un groupe ciblé transformé en « coach » des caisses locales afin d’accompagner l’évolution de leur modèle économique.

Multisociétariat et gouvernance

La situation des coopératives d’épargne et de crédit dans le secteur de la microfinance était introduite par Anaïs Périlleux, du Cermi, d’après ses travaux de recherche sur la gouvernance coopérative. A partir d’une approche de type « parties prenantes », A. Périlleux a développé une grille de lecture des coopératives sous l’angle de la « coalition de stakeholders » et a identifié plusieurs types de tensions intrinsèques au modèle coopératif : emprunteurs-épargnants, membres dirigeants et membres-élus. Pour en analyser la gouvernance, A. Périlleux propose une adaptation de la grille de Charreaux (2) et passe en revue les dispositifs spécifiques (internes) et non spécifiques (externes), intentionnels (managérial) ou spontanés (proximité sociale, etc.). Le projet de recherche présenté s’articule autour d’une analyse quantitative de la répartition du Actualité surplus au sein des coopératives de microfinance entre parties prenantes à partir des données du mix-market , l’analyse comparée de différents réseaux de coopératives au Sénégal (Pamecas, première entreprise de microcrédit sénégalaise, et la Fédération des ONG, Fongs). L’étude intégrerait une dimension historique à partir d’une relecture de l’évolution des coopératives financières issues de l’économie sociale en Europe et en Amérique du Nord à la fin du XIXe siècle.

Des critères d’évaluation de l’action collective

Les échanges ont ensuite associé une quinzaine de personnes : universitaires et doctorants du Cermi, institutionnels (CTB) et acteurs associatifs (ADA Luxembourg, SOS Faim Belgique, Aquadev). Ces intervenants ont en particulier abordé les références disponibles en matière d’analyse du surplus et de sa répartition dans les coopératives, la notion de « valeur coopérative » et son risque de récupération « marketing » ou la place des politiques publiques (réglementaires et incitatives) dans les « dispositifs » influençant les dynamiques de gouvernance au sein des coopératives. Puis les intervenants ont discuté de la pluralité des objectifs (double mission de la microfinance ou double finalité des coopératives) et, de ce fait, du cadre d’analyse théorique comme des critères d’évaluation à mobiliser. Par exemple, le recrutement préférentiel des salariés au niveau des membres (et de leurs enfants) est analysé comme une déficience managériale (faible concurrence sur le marché du travail), mais peut aussi être appréhendé comme une force dans la construction sociale et identitaire (cas de Cresol au Brésil, par exemple).

 

Dans cette analyse, comment éviter de translater le référentiel nécessaire à l’analyse de la dimension économique en « individualisme sociologique » réduisant l’analyse des stratégies d’acteurs à des systèmes de préférence individuelle ? Comment combiner cette dimension avec une analyse de la dimension sociale et de l’action collective intégrant cette perspective au niveau des agents (dispositions, capital politique, culturel ou éducatif, etc.) ? Par ailleurs, au-delà d’une lecture issue des théories de l’agence, le matériau empirique sur l’analyse des coopératives de microfinance fait apparaître de nombreuses autres lignes de tension entre acteurs. On peut par exemple mentionner: les relations entre élus et employés, leurs rapports de pouvoir et leurs conflits de légitimité (démocratique versus technocratique); les rapports au sein des équipes de salariés pris entre logique d’activité et logique financière (direction d’exploitation versus direction financière, par exemple) ; au sein des réseaux, les relations entre différentes régions (ou territoires, urbainrural par exemple) et celles entre différents niveaux de structuration (articulation caisses locales, unions et faîtières).

Enfin, au sein d’un environnement donné, se pose également la question des rapports entre la coopérative et son environnement (« viabilité sociale ») dans différentes dimensions : organisation hiérarchique locale et démocratie coopérative, articulation avec les pouvoirs locaux influents (lignagers, religieux, judiciaires, etc.) ou, plus généralement, avec le pouvoir politique ; question qui, au regard de la problématique générale de la table ronde, la croissance, se pose également à d’autres niveaux, régionaux ou nationaux (cf. Bénin ou Nicaragua, par exemple).

 

F. Doligez,. Iram, Cerise, université de Rennes

 

(1) Cf. ses publications dans la Recma, nos 275-276, 277, 295 et 305.

(2) Qui introduit une dimension comportementale dans l’analyse de la gouvernance : mécanismes intentionnels, spontanés, spécifiques ou non. Charreaux G. (1997), Le gouvernement des entreprises : corporate governance, théorie et faits, Paris, Economica.